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Première guerre sino-japonaise

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Première guerre sino-japonaise
Photo noir et blanc d'un grand groupe de militaires devant l'entrée d'un bâtiment surmonté d'un panneau rédigé en mandarin
Soldats japonais devant le quartier-général de la flotte de Beiyang, après la chute de Lüshunkou.
Informations générales
Date -
(8 mois et 23 jours)
Lieu Mandchourie, péninsule du Shandong, Corée, mer Jaune et Taïwan
Casus belli Lutte d'influence sino-japonaise pour la Corée
Issue Victoire décisive du Japon
Changements territoriaux
Belligérants
Drapeau de l'Empire du Japon Empire du Japon Drapeau de la Chine (Dynastie Qing) Empire de Chine
Commandants
Meiji
Itō Hirobumi
Yamagata Aritomo
Nozu Michitsura
Ōyama Iwao
Katsura Tarō
Itō Sukeyuki
Kabayama Sukenori
Tōgō Heihachirō
Guangxu
Cixi
Li Hongzhang
Liu Kunyi
Song Qing
Zuo Baogui
Ye Zhichao
Yuan Shikai
Ding Ruchang
Forces en présence
Environ 220 000 hommes Environ 350 000 hommes effectivement disponibles
Pertes
Bilan officiel japonais :
1 005 tués
4 922 blessés
16 866 morts de maladies
Estimations d'époque :
Environ 35 000 tués et blessés au combat (nombre inconnu de morts de maladies)

Batailles

PungdoSeonghwanPyongyangYaluJiulianchengLüshunkouWeihaiweiYingkouPescadoresTaïwan

La première guerre sino-japonaise est un conflit militaire qui se déroule du au et oppose l'empire de Chine et l'empire du Japon, principalement autour d'une lutte pour l’influence sur la Corée. En Chine, elle est communément connue sous le nom de guerre de Jiawu (chinois : 甲午战争 ; chinois simplifié : 甲午戰爭 ; pinyin : Jiáwǔ Zhànzhēng) et au Japon de guerre Japon-Qing (japonais : 日清戦争 ; rōmaji : Nisshinsensō). Le conflit tourne rapidement en la défaveur de la dynastie Qing, qui perd plusieurs batailles terrestres comme navales ainsi que le contrôle des ports de Lüshunkou (Port-Arthur) et de Weihaiwei, ce qui fait peser une menace sur Pékin, la capitale impériale. En , le gouvernement chinois demande donc la paix et signe le traité de Shimonoseki deux mois plus tard, mettant fin à la guerre.

À la fin du XIXe siècle, la Corée demeure l’un des États tributaires des Qing, tandis que le Japon la considère comme une cible pour son expansion impérialiste, ce qui va engendrer une série de crises dans les années 1880 et 1890. En , le gouvernement Qing, à la demande du roi de Corée Gojong, envoie 2 800 soldats afin d’aider à réprimer la révolution paysanne Donghak. Les Japonais considèrent cela comme une violation de la convention de Tientsin de 1885 (qui régulait les présences chinoises et japonaises dans la péninsule) et envoient un corps expéditionnaire de 8 000 hommes, qui débarque à Incheon. Cette armée avance vers Séoul, capture le souverain coréen et met en place un gouvernement pro-japonais le lors de l’occupation du Gyeongbokgung. Le gouvernement Qing décide de retirer ses troupes, mais refuse de reconnaître le nouveau gouvernement, qui accorde alors à l’armée impériale japonaise le droit d’expulser par la force les troupes chinoises de la péninsule coréenne. Environ 3 000 soldats Qing demeurent encore en Corée à ce moment et ne peuvent être ravitaillés que par mer : le , la marine japonaise remporte la bataille de Pungdo et coule le vapeur chinois Kowshing, qui transporte 1 200 hommes et du matériel à destination de la Corée. Les déclarations de guerre des deux pays suivent, le .

Après avoir perdu la bataille de Pyongyang le , les troupes Qing se replient vers la Mandchourie, permettant aux Japonais de prendre le contrôle complet de la Corée. Deux jours plus tard, la flotte de Beiyang subit une défaite décisive lors de la bataille du fleuve Yalu, et ses navires survivants se replient vers Lüshunkou. En , l’armée japonaise envahit la Mandchourie et s'empare de Lüshunkou le . Le Japon capture ensuite Weihaiwei, sur la péninsule du Shandong le . Cela lui donne le contrôle des approches de Pékin, et la dynastie Qing entame alors des négociations avec le Japon au début du mois de mars. La guerre se conclut par le traité de Shimonoseki le , qui oblige les Qing à payer une importante indemnité et à céder l’île de Taïwan au Japon, qui acquiert également une position prédominante en Corée. Une partie des territoires annexés par le Japon sont cependant rendus après la Triple intervention, lors de laquelle la Russie, la France et l'Allemagne cherchent à limiter l'expansion japonaise en Asie.

La guerre démontre de manière spectaculaire et humiliante l’échec des tentatives de la dynastie Qing de moderniser son armée et de repousser les menaces contre sa souveraineté, surtout en comparaison avec le succès de la restauration Meiji au Japon, qui a atteint ce but en quelques décennies et est justement couronnée par la victoire dans cette guerre. La domination régionale en Asie de l'Est passe de la Chine au Japon, et le prestige de la dynastie Qing, ainsi que la tradition classique en Chine sont durement touchés. Dans la décennie qui suit, l'empire chinois est progressivement démembré par les puissances coloniales occidentales, qui s'y taillent des zones d'influence considérables. Sur le plan intérieur, la défaite agit comme un catalyseur pour une série de bouleversements politiques menés par Sun Yat-sen et Kang Youwei, culminant avec la révolution chinoise de 1911 et la fin définitive du régime impérial en Chine.

Dénomination

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La guerre est communément appelée en Chine la guerre de Jiawu (chinois : 甲午战争 ; chinois simplifié : 甲午戰爭 ; pinyin : Jiáwǔ Zhànzhēng), en référence à l’année 1894, soit la 20e année du règne de l’empereur Guangxu (chinois traditionnel : 光緒二十年) selon le système traditionnel du cycle sexagésimal. Au Japon, elle est appelée guerre Japon–Qing (日清戦争, Nisshin sensō?). En Corée, où se déroule une grande partie du conflit, elle est appelée guerre Qing–Japon (coréen : 청일전쟁 ; hanja : 淸日戰爭)[1],[2].

Dans le monde occidental, elle est appelée première guerre sino-japonaise[note 1], ou guerre sino-japonaise de 1894-1895[note 2] afin de la distinguer de la seconde guerre sino-japonaise[note 3].

Causes profondes : rivalités d'influence sino-japonaises en Corée

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Lithographie en couleur montrant une parade militaire.
Exercice des troupes américaines à Shimoda devant l'envoyé de l'empereur, le (après la convention de Kanagawa), lithographie de 1856.

Après deux siècles, la politique japonaise d’isolement menée par les shoguns de l’époque d'Edo prend fin lorsque le pays s’ouvre au commerce avec la convention de Kanagawa en . Dans les années qui suivent la restauration de Meiji de et la chute du shogunat, le nouveau gouvernement de l'empereur Meiji entreprend des réformes destinées à centraliser et moderniser le Japon[5]. Les Japonais envoient des délégations et des étudiants à travers le monde afin d’apprendre et d’assimiler les arts et les sciences du monde occidental, dans le but de faire du Japon l’égal des puissances occidentales, pour ne plus se voir imposer des traités inégaux comme celui de Kanagawa ou ceux imposés aux autres pays asiatiques, comme la Chine[6]. Ces réformes transforment le Japon profondément et rapidement, le faisant passer en quelques années d’une société féodale à un État industriel moderne. Le gouvernement de Meiji se concentre sur le renforcement de l’armée, en adoptant des méthodes d’entraînement et des technologies occidentales, d'abord françaises, puis prussiennes après la défaite française de 1871, complétées par les conseils de spécialistes italiens ou néerlandais[7]. En outre, les infrastructures économiques du Japon connaissent d’importantes améliorations, notamment avec le développement des chemins de fer, des lignes télégraphiques et des usines modernes, ce qui entraîne une croissance industrielle rapide et renforce les capacités militaires du pays[6].

Photo noir et blanc de trois hommes en tenue traditionnelle chinoise, autour d'une mitrailleuse primitive du milieu du XIXe siècle, ressemblant à un canon classique.
Officiers chinois avec une mitrailleuse Montigny à l'arsenal Jiling de Nankin, en 1872.

Durant la même période, la dynastie Qing tente également de mettre en œuvre des réformes en réponse aux rébellions internes et aux menaces extérieures. Le mouvement d’auto-renforcement () vise à moderniser l’armée et l’industrie des Qing en adoptant les technologies et les techniques militaires occidentales, particulièrement dans le domaine naval[8]. Cependant, ce mouvement se heurte à d’importants obstacles, aussi bien politiques qu'économiques et culturels, qui font que malgré des progrès marginaux, la Chine se modernise bien plus lentement que le Japon[8].

Succession de Cheoljong

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En , le roi coréen Cheoljong, 25e de la dynastie Yi meurt sans héritier mâle, et, conformément aux protocoles de succession coréens, le roi Gojong monte sur le trône à l’âge de 12 ans. Cependant, comme Gojong est trop jeune pour gouverner, le père du nouveau roi, Yi Ha-eung, devient le Daewongun, ou « seigneur de la grande cour », et gouverne la Corée au nom de son fils en tant que régent[9].

Photo noir et blanc d'un vieil homme en tenue traditionnelle coréenne
Le Daewongun, Yi Ha-eung, en 1883.

Avec son accession au pouvoir, le Daewongun entreprend une série de réformes destinées à renforcer la monarchie au détriment de la classe des yangban (hangeul : 양반 ; hanja : 兩班), terme désignant la classe sociale élevée, composée d'hommes éduqués dans le confucianisme[10]. Il mène également une politique isolationniste et se montre déterminé à purger le royaume de Joseon de toute idée étrangère ayant pénétré dans le pays[10]. Dans l’histoire coréenne, la belle-famille du roi exerce traditionnellement un grand pouvoir ; par conséquent, le Daewongun estime que toute future belle-fille pourrait menacer son autorité[11]. Il tente donc de prévenir toute menace potentielle contre son pouvoir en choisissant comme nouvelle reine pour son fils une jeune orpheline issue du clan Yeoheung Min, dépourvu de puissantes connexions politiques[12]. Avec la reine Min comme belle-fille et consort royale, le Daewongun se sent en sécurité dans sa position[12].

Cependant, après être devenue reine, Min recrute tous ses parents et les fait nommer à des postes influents au nom du roi. La reine s’allie également aux ennemis politiques du Daewongun, si bien qu’à la fin de l’année 1873, elle a accumulé suffisamment d’influence pour l’écarter du pouvoir : en , lorsque l’érudit confucéen Choi Ik-hyun soumet un mémoire au roi Gojong l’exhortant à gouverner personnellement, la reine Min saisit l’occasion pour forcer son beau-père à abandonner la régence[12]. Le départ du Daewongun conduit la Corée à abandonner sa politique isolationniste[12].

Ouverture de la Corée

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Dessin de presse montrant trois personnages caricaturaux: un Chinois et un Japonais pêchant un poisson avec "Corée" marqué dessus dans une petite mare et un Russe les observant depuis un pont.
Caricature sur le différend entre la Chine, le Japon et la Russie au sujet de la Corée, publiée dans le premier numéro de Tôbaé, en 1887.

Le , après que des troupes japonaises ont attaqué les forces coréennes lors de l’incident de Ganghwa (survenu en 1875), le traité du même nom est signé, ouvrant la Corée au commerce japonais. En 1880, le roi de Corée envoie une mission au Japon dirigée par Kim Hong-jip, observateur enthousiaste des réformes en cours dans ce pays[13]. Pendant son séjour au Japon, le diplomate chinois Huang Zunxian lui présente une étude intitulée « Stratégie pour la Corée » (chinois traditionnel : 朝鮮策略 ; pinyin : Cháoxiǎn cèlüè)[13]. Celle-ci met en garde contre la menace que représente la Russie pour la Corée et recommande à cette dernière de maintenir des relations amicales avec le Japon, alors encore trop faible économiquement pour constituer une menace immédiate, de coopérer étroitement avec le gouvernement Qing et de rechercher une alliance avec les États-Unis afin de contrebalancer la menace de la Russie[14]. Après son retour en Corée, Kim présente le document au roi Gojong, qui est tellement impressionné qu’il en fait réaliser des copies et les distribue à ses fonctionnaires[15].

Portrait noir et blanc d'un homme en costume
Robert W. Shufeldt (en), négociateur américain du traité signé le entre les États-Unis et la Corée.

Toujours en 1880, suivant les conseils chinois et rompant avec la tradition, le roi Gojong décide donc d’établir des relations diplomatiques avec les États-Unis[16]. Après des négociations menées sous médiation chinoise à Tianjin, un traité de paix, d’amitié, de commerce et de navigation est officiellement signé entre les États-Unis et la Corée à Incheon le [16]. Cependant, deux questions importantes sont soulevées par ce traité. La première concerne le statut de la Corée comme nation indépendante : au cours des discussions avec les Américains, les Chinois insistent pour que le traité contienne un article déclarant que la Corée est une dépendance de la Chine et soutiennent que le pays est depuis longtemps un État tributaire de celle-ci[16]. Les Américains s’opposent néanmoins fermement à un tel article, arguant qu’un accord avec la Corée doit être fondé sur le traité de Ganghwa, qui stipule que la Corée est un État indépendant[17]. Un compromis est finalement trouvé, Robert W. Shufeldt (en) et son homologue chinois Li Hongzhang convenant que le roi de Corée notifiera au président des États-Unis, dans une lettre, que la Corée possède un statut particulier en tant qu’État tributaire de la Chine[17].

Le traité entre le gouvernement coréen et les États-Unis devient le modèle de tous les traités conclus ensuite entre la Corée et les autres puissances occidentales. Le pays signe par la suite des traités commerciaux similaires avec le Royaume-Uni et l’Empire allemand en 1883, avec le royaume d’Italie et l’Empire russe en 1884, puis avec la France en 1886. Par la suite, des traités commerciaux sont conclus avec d’autres pays européens[18].

Réformes coréennes

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Dessin d'un homme en uniforme traditionnel coréen avec un sabre sur l'épaule.
Croquis d'un soldat coréen, d'après un original coréen, publié en 1894 par Charles Chaillé-Long.

Après 1879, les relations entre la Chine et la Corée passent sous l’autorité de Li Hongzhang, devenu l’une des figures les plus influentes de Chine grâce à son rôle important durant la révolte des Taiping, et également partisan du mouvement d'auto-renforcement[15]. En 1879, Li est nommé gouverneur général du Zhili ainsi que commissaire impérial des ports du Nord. Il dirige la politique chinoise à l’égard de la Corée et encourage les responsables coréens à adopter le programme chinois d’auto-renforcement afin de fortifier leur pays face aux menaces étrangères, proposition à laquelle le roi Gojong se montre réceptif[15]. Le gouvernement coréen, immédiatement après l’ouverture du pays au monde extérieur, poursuit une politique d’« illumination » visant à atteindre la prospérité nationale et la puissance militaire à travers la doctrine du tongdo sŏgi voies orientales et machines occidentales »)[18]. Concrètement, les Coréens cherchent à accepter et maîtriser sélectivement les technologies occidentales tout en préservant les valeurs culturelles et l’héritage historique de leur nation[18].

En , le gouvernement lance des réformes administratives et établit le T'ongni kimu amun (Bureau des affaires extraordinaires de l’État), inspiré des structures administratives chinoises[18]. Sous cette organisation centrale, douze sa, ou agences, sont créées[18]. En 1881, une mission technique est envoyée au Japon afin d’étudier ses installations modernisées sur le modèle occidental[19]. Des fonctionnaires parcourent l’ensemble du Japon pour inspecter les infrastructures administratives, militaires, éducatives et industrielles[19]. En octobre, un autre petit groupe se rend à Tianjin afin d’étudier les nouveaux arsenaux chinois mis sur pied dans le cadre du programme d'auto-renforcement, tandis que des techniciens chinois sont invités à fabriquer des armes à Séoul. De plus, dans le cadre de leur projet de modernisation du pays, les Coréens invitent l’attaché militaire japonais, le lieutenant Horimoto Reizō, à servir de conseiller pour la création d’une armée moderne[20]. Une nouvelle formation militaire appelée Pyŏlgigun (en) Force des compétences spéciales » ou « armée spéciale ») est créée ; entre quatre-vingts et cent jeunes aristocrates[18],[21] y reçoivent une formation militaire japonaise, ce qui ne va pas sans créer des tensions avec le reste de l'armée, qui voit avec envie leur entraînement et leur équipement[21]. L’année suivante, en , le gouvernement réorganise également la structure existante du reste de l'armée, la scindant en deux : Muwiyŏng (garnison des gardes du palais) et Changŏyŏng (garnison des gardes de la capitale)[18].

Rôle de la Corée dans la sécurité nationale japonaise

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Portrait en pied noir et blanc d'un homme en uniforme
Jacob Meckel, en 1895, dans le magazine japonais Taiyō.

Au cours des années 1880, la question de la sécurité nationale est très liée à la modernisation de la Corée, qui est perçue comme un problème potentiel pour le Japon, comme l’affirme le conseiller militaire allemand, le major Jacob Meckel, qui estime que la Corée est « une dague pointée vers le cœur du Japon »[22]. Ce qui fait de la Corée un enjeu stratégique n’est pas seulement sa proximité avec le Japon, mais également (et paradoxalement) son incapacité à se défendre contre les puissances étrangères. Si la Corée était véritablement indépendante, elle ne représenterait aucun problème stratégique pour la sécurité nationale japonaise ; mais si le pays demeurait sous-développé, il resterait faible et deviendrait ainsi une proie facile pour une puissance étrangère qui pourrait s'en servir comme tremplin pour viser le Japon[23]. Le consensus politique dans le pays est que l’indépendance coréenne passe, comme ce fut le cas pour le Japon du début de l’ère Meiji, par l’importation de la « civilisation » occidentale[22]. La Corée a besoin d’un programme d’auto-renforcement comparable aux réformes mises en œuvre au Japon après la Restauration[23].

L’intérêt japonais pour la réforme de la Corée n’est pas uniquement altruiste. Non seulement ces réformes permettraient à la Corée de résister aux intrusions étrangères  ce qui est directement dans l’intérêt du Japon  mais, en servant de vecteur du changement, l'Empire du soleil levant gagnerait aussi l’occasion de jouer un rôle plus important sur la péninsule[22]. Pour les dirigeants de l’ère Meiji, la question n’est pas de savoir si la Corée doit être réformée, mais plutôt comment ces réformes doivent être mises en œuvre. Deux options existent : adopter un rôle passif consistant à encourager les éléments réformateurs au sein de la société coréenne et leur apporter de l’aide lorsque cela est possible, ou adopter une politique plus agressive impliquant une intervention active dans la politique coréenne afin de garantir la réalisation des réformes[24]. De nombreux partisans japonais de la modernisation coréenne oscillent entre ces deux positions[24].

Le Japon du début des années 1880 est cependant affaibli en raison des soulèvements paysans et des rébellions de samouraïs survenus durant la décennie précédente[24]. Le pays connaît, en conséquence, des difficultés financières et de l’inflation. De ce fait, le gouvernement Meiji ne peut adopter qu'une politique passive à l'égard de la Corée, encourageant la cour à suivre le modèle japonais mais offrant peu d’aide concrète, à l’exception de l’envoi de la petite mission militaire dirigée par le lieutenant Horimoto Reizō afin d’entraîner le Pyŏlgigun[24]. Ce qui inquiète réellement et immédiatement les Japonais à cette époque est l’attitude de la Chine, qui avait relâché son contrôle sur la Corée en 1876 (après le traité de Ganghwa) lorsque les Japonais étaient parvenus à établir une base juridique pour l’indépendance coréenne en mettant fin à son statut d’État tributaire[25]. La Chine des Qing semble par la suite chercher à réaffirmer son influence sur la péninsule et à contrecarrer les tentatives de modernisation[25].

Crise de 1882

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Estampe montrant un groupe fuyant en bateau une foule armée.
Estampe sur bois d'Utagawa Kunimatsu représentant la fuite de la légation japonaise en 1882.

Au début de l’année 1882, la péninsule coréenne connaît une grave sécheresse qui provoque des pénuries alimentaires, entraînant de grandes difficultés et un profond mécontentement au sein de la population. La Corée est au bord de la faillite et accumule plusieurs mois de retard dans le paiement des soldes militaires, suscitant une vive rancœur parmi les soldats. Ceux-ci nourrissent également du ressentiment envers le Pyŏlgigun, dont les membres sont mieux équipés et mieux traités[20]. Plus de mille soldats ont été licenciés lors de la réorganisation de l’armée, pour la plupart des soldats âgés ou invalides, et ceux qui ont été gardés n’ont pas reçu leur solde en riz depuis treize mois[21].

En , le roi Gojong, informé de la situation, ordonne qu’une ration mensuelle de riz soit distribuée aux soldats[21]. Il charge Min Gyeom-ho, responsable des finances gouvernementales et neveu de la reine Min[26], de superviser l’opération. Celui-ci délègue toutefois cette tâche à son intendant, qui revend le bon riz fourni par l’État et utilise l’argent pour acheter du millet mélangé à du sable et du son[21]. Le « riz » distribué devient ainsi avarié et impropre à la consommation. La distribution de cette nourriture provoque la colère des soldats, qui se mutinent le à Séoul. Les mutins se dirigent vers la résidence de Min Gyeom-ho, qu’ils soupçonnent de les avoir escroqués[21]. En apprenant le soulèvement, Min ordonne à la police d’arrêter certains meneurs et annonce qu’ils seront exécutés le lendemain matin, pensant que cela servira d’exemple aux autres agitateurs. Cependant, lorsque les émeutiers découvrent ces arrestations, ils envahissent sa demeure pour se venger : ne le trouvant pas sur place, ils détruisent son mobilier et ses biens[21]. Les insurgés se rendent ensuite dans un arsenal où ils s’emparent d’armes et de munitions, puis se dirigent vers la capitale. Après avoir maîtrisé les gardes, ils libèrent les hommes arrêtés plus tôt par Min Gyeom-ho ainsi que de nombreux prisonniers politiques[21]. Min tente alors de mobiliser le reste de l’armée pour réprimer la révolte, mais il est déjà trop tard. Le noyau initial des mutins est rejoint par des habitants pauvres et mécontents de la ville, transformant le soulèvement en insurrection de grande ampleur[21].

Portrait noir et blanc d'un homme en costume
Hanabusa Yoshitada en 1874.

Les émeutiers tournent ensuite leur colère contre les Japonais. Un groupe attaque les quartiers du lieutenant Horimoto et le tue[21]. Un autre groupe, fort d’environ trois mille hommes, marche vers la légation japonaise où résident Hanabusa Yoshitada, ministre du Japon en Corée, ainsi que vingt-sept membres de la mission diplomatique[21]. La foule encercle la légation en criant son intention de tuer tous les Japonais présents[21]. Hanabusa ordonne alors d’incendier le bâtiment et les documents importants qu'il renferme. Tandis que les flammes se propagent rapidement, les membres de la légation s’échappent par une porte arrière, gagnent le port et embarquent sur un bateau qui descend le fleuve Han jusqu’à Chemulpo (aujourd'hui Incheon). Réfugiés auprès du commandant de la ville, ils doivent de nouveau fuir lorsque l’attitude de leurs hôtes change après l’arrivée des nouvelles de Séoul. Profitant d’une forte pluie, ils rejoignent le port tout en étant poursuivis par des soldats coréens. Six Japonais sont tués et cinq autres grièvement blessés dans cette fuite[21]. Les survivants réussissent cependant à prendre la mer sur une petite embarcation. Trois jours plus tard, ils sont secourus par le navire britannique HMS Flying Fish, qui les conduit à Nagasaki[27]. Le lendemain de l’attaque contre la légation japonaise, les émeutiers pénètrent dans le palais royal coréen où ils trouvent et tuent Min Gyeom-ho ainsi qu’une douzaine de hauts fonctionnaires[27]. Ils recherchent également la reine Min, qui échappe de peu à la mort en se déguisant en dame de cour : un garde fidèle la transporte sur son dos en prétendant qu’elle est sa sœur[27]. Le Daewongun profite de l’incident pour reprendre le pouvoir à la reine[27].

Estampe montrant une bataille, avec un personnage central debout.
Estampe sur bois d'Utagawa Kunimatsu, montrant une scène de bataille lors de l'incident d'Imo.

La Chine déploie alors environ 4 500 soldats en Corée sous le commandement du général Wu Changqing, ce qui permet de reprendre le contrôle de la situation et de réprimer la rébellion[28]. En réaction, le Japon envoie également quatre navires de guerre et un bataillon à Séoul afin de protéger ses intérêts et d’exiger des réparations pour l'attaque de son personnel diplomatique. Les tensions s’apaisent finalement avec la signature du traité de Chemulpo le soir du . L’accord prévoit la punition des révoltés coréens, le versement de 50 000 yens aux familles des Japonais tués, une indemnité de 500 000 yens au gouvernement japonais, des excuses officielles et l’autorisation pour le Japon de stationner des troupes dans sa légation diplomatique à Séoul. Le Daewongun est accusé par les Chinois d’avoir encouragé l’insurrection et les violences ; il est arrêté puis emmené à Tianjin[29]. Il est ensuite transféré en résidence surveillée au sud-ouest de Pékin, où il demeure pendant trois ans confiné dans une seule pièce sous étroite surveillance[30].

Réaffirmation de l’influence chinoise

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Avec l’incident de 1882, les premiers efforts de réforme en Corée subissent un sérieux revers[31]. Les Chinois réaffirment leur influence sur la péninsule et commencent à intervenir directement dans les affaires intérieures coréennes[31]. Après avoir stationné des troupes à des points stratégiques de Séoul, les Chinois entreprennent plusieurs initiatives afin d’exercer une influence considérable sur le gouvernement coréen[32],[31]. Les Qing envoient dans la péninsule deux conseillers spéciaux pour les affaires étrangères représentant les intérêts chinois : l’Allemand Paul Georg von Möllendorff, proche confident de Li Hongzhang, ainsi que le diplomate chinois Ma Jianzhong (en)[32]. Une équipe d’officiers chinois prend également en charge l’entraînement de l’armée coréenne, fournissant aux Coréens 1 000 fusils, deux canons et 10 000 cartouches[33]. En outre, le Chingunyeong (Commandement des gardes de la capitale), une nouvelle formation militaire coréenne, est créée et entraînée selon les méthodes chinoises par Yuan Shikai[32].

En , les deux pays signent un traité stipulant que la Corée dépend de la Chine et accordant aux marchands chinois le droit de mener librement des activités commerciales terrestres et maritimes à l’intérieur des frontières coréennes. Il accorde également aux Chinois des avantages sur les Japonais et les Occidentaux, ainsi que des privilèges unilatéraux d’extraterritorialité dans les affaires civiles et criminelles[33]. Sous l’effet de ce traité, le nombre de commerçants et marchands chinois augmente fortement, portant un coup sévère aux marchands coréens et à l'économie du pays[32]. Bien qu’il permette théoriquement aux Coréens de commercer réciproquement à Pékin, l’accord n’est pas un véritable traité mais fonctionne en pratique comme un règlement imposé à un État vassal[31]. De plus, l’année suivante, les Chinois supervisent la création du service maritime des douanes coréennes, dirigé directement par Möllendorff, accroissant encore la mainmise chinoise sur l'économie coréenne[31].

La Corée est ainsi réduite à un État tributaire semi-colonial de la Chine : le roi Gojong ne peut plus nommer de diplomates sans l’approbation chinoise[32], tandis que des troupes étrangères stationnent dans le pays afin de protéger les intérêts des Qing[note 4]. La Chine obtient également des concessions en Corée, sur le modèle des concessions étrangères en Chine, notamment le port d'Incheon[34].

Rivalités entre factions pour la modernisation de la Corée

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Photo noir et blanc d'un groupe de quatre hommes en costume occidental.
De gauche à droite : Park Yeong-hyo, Seo Gwang-beom, Philip Jaisohn (Seo Jae-pil de son nom de naissance) et Kim Ok-gyun en 1885.

Au cours des années 1880, deux factions rivales émergent en Corée. L’une d’elles est un petit groupe de réformateurs réuni autour du Gaehwadang (parti des Lumières), frustré par l’ampleur limitée et le rythme arbitraire des réformes[31]. Les membres du parti des Lumières sont des Coréens instruits, dont la plupart appartiennent à la classe des Yangban[31]. Ils sont impressionnés par les transformations du Japon de Meiji et souhaitent les imiter[31]. Parmi eux figurent Kim Ok-gyun, Park Yeong-hyo, Hong Yeong-sik (ko), Seo Gwang-beom et Philip Jaisohn[35]. Le groupe est également relativement jeune : Park Yeong-hyo, issu d’une prestigieuse lignée liée à la famille royale, a 23 ans, Hong en a 29, Seo Gwang-beom 25 et Jaisohn 20, tandis que Kim Ok-gyun est le plus âgé avec 33 ans[35]. Tous ont passé un certain temps au Japon : Park Yeong-hyo fait partie d’une mission envoyée au Japon afin de présenter des excuses pour l’incident d'Imo en [31]. Il est accompagné pour cela de Seo Gwang-beom et de Kim Ok-gyun, qui tombe ensuite sous l’influence de modernisateurs japonais tels que Fukuzawa Yukichi. Pendant ses études au Japon, Kim Ok-gyun noue également des amitiés avec des personnalités japonaises influentes et devient le dirigeant de facto du groupe[35]. Les membres du parti des Lumières sont aussi fortement nationalistes et souhaitent rendre leur pays véritablement indépendant en mettant fin à l’ingérence chinoise dans les affaires intérieures coréennes[32].

Photo noir et blanc d'une femme dans un costume de cour coréen
Portrait présumé de la reine Min.
Aucune photo d'elle n'est totalement attestée, mais ce portrait publié en 1901 (six ans après son assassinat par des agents japonais en 1895) est considéré comme étant probablement le sien.

Le Sadaedang constitue quant à lui un groupe conservateur comprenant non seulement la reine Min du clan du même nom, mais aussi d’autres figures politiques coréennes désireuses de conserver le pouvoir avec l’aide de la Chine. Bien que les membres du Sadaedang soutiennent la finalité de la politique des Lumières, ils privilégient des changements graduels fondés sur le modèle chinois, en opposition au parti adverse, qui souhaite une modernisation rapide et calquée sur le Japon[32]. Après l’incident d’Imo, le clan Min adopte une politique pro-chinoise. Cette orientation relève en partie de l’opportunisme, car l’intervention des troupes chinoises entraîne l’exil à Tianjin du rival Daewongun ; elle reflète également une disposition idéologique partagée par de nombreux Coréens, qui préfèrent une relation plus confortable et traditionnelle de tributaires de la Chine[35]. Par conséquent, le clan Min devient partisan de la philosophie dongdo seogi voie asiatique et machines occidentales »), issue des idées des réformateurs chinois modérés qui soulignent la nécessité de préserver les valeurs culturelles et l’héritage, considérés comme supérieurs, du monde sinocentrique[18] tout en reconnaissant l’importance d’acquérir et d’adopter les technologies occidentales, en particulier dans le domaine militaire, afin de préserver l’autonomie du pays. Ainsi, plutôt que de profondes réformes institutionnelles comme l’adoption de nouvelles valeurs telles que l’égalité juridique ou l’introduction d’un enseignement moderne à l’image du Japon de Meiji, les partisans de cette école de pensée cherchent à adopter progressivement des institutions capables de renforcer l’État tout en préservant l’ordre social, politique et culturel tel qu'il était avant la modernisation[35]. C'est ce parti qui détient le pouvoir, grâce à l’ascension de la reine Min, qui permet à son clan d'avoir un monopole sur les postes clés et les institutions coréennes, entravant complètement le parti des Lumières[35].

Coup d'État de Gapsin

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Dessin en couleur montrant un combat entre des soldats occidentaux et chinois.
Image d’Épinal de la capture de Lạng Sơn par l'armée française le , lors de la guerre franco-chinoise. Le coup d’État de Gapsin est déclenché à l'occasion du retrait de Corée d'une partie des troupes chinoises, envoyées combattre l'armée française.

L'incapacité des membres du parti des Lumières à occuper des postes de pouvoir va les pousser à vouloir s'en emparer par la force[36]. En 1884, une occasion de fomenter un coup d'État contre le Sadaedang se présente finalement. En août, alors que des hostilités éclatent entre la France et la Chine au sujet de l'Annam, la moitié des troupes chinoises stationnées en Corée est retirée pour renforcer cet autre front[36]. Le , avec l'aide du ministre japonais Takezoe Shinichiro, qui promet de mobiliser les gardes de la légation japonaise à Séoul pour fournir une assistance, les Lumières organisent leur coup d'État sous couvert d'un banquet organisé par Hong Yeong-sik, directeur de l'administration générale des postes, pour célébrer l'ouverture d'un nouveau bureau de poste national[36]. Le roi Gojong est censé y assister avec plusieurs diplomates étrangers et hauts fonctionnaires, dont la plupart sont membres de la faction conservatrice. Kim Ok-gyun et ses compagnons approchent le roi Gojong en prétextant que les troupes chinoises ont provoqué des troubles et l'escortent jusqu'au petit palais de Gyoengu, où ils le confient à la surveillance des gardes de la légation japonaise. Ils assassinent et blessent ensuite plusieurs hauts responsables de la faction Sadaedang[36].

Après le coup d'État, les membres du Gaehwadang forment un nouveau gouvernement et élaborent un programme radical de réformes en 14 points : ils veulent mettre fin à la relation tributaire de la Corée avec la Chine, abolir les privilèges de la classe dirigeante et établir des droits égaux pour tous, réorganiser le gouvernement en une monarchie pratiquement constitutionnelle, réviser les lois sur l'impôt foncier, annuler le système de prêts de céréales ; unifier toutes les administrations fiscales internes, supprimer les privilèges de certains marchands et développer le libre commerce et les échanges, créer un système de police moderne comprenant des patrouilles et des gardes royaux et punir sévèrement les fonctionnaires corrompus[36].

Cependant et de manière prévisible, le nouveau gouvernement ne dure pas plus de quelques jours : il n'est soutenu que par 140 soldats japonais, qui font face aux 1 500 Chinois stationnés à Séoul sous commandement du général Yuan Shikai[36]. Les mesures de réforme constituant évidemment une menace pour le pouvoir de son clan, la reine Min demande secrètement une intervention militaire chinoise. En conséquence, en l'espace de trois jours, avant même que les mesures de réforme ne soient rendues publiques, le coup d'État est écrasé par les troupes chinoises qui attaquent et battent les Japonais et rétablissent au pouvoir la faction prochinoise du Sadaedang[36]. Au cours des combats, Hong Yeong-sik (ko) est tué, le bâtiment de la légation japonaise est incendié à nouveau et quarante Japonais sont tués. Les survivants du coup d'État, dont Kim Ok-gyun, s'enfuient vers le port de Chemulpo sous l'escorte du ministre japonais Takezoe. De là, ils embarquent à bord d'un navire japonais pour partir en exil[36],[37].

Photo d'un texte écrit en caractères chinois.
Page de la convention de Tientsin.

En , dans une démonstration de force, les Japonais envoient deux bataillons et sept navires de guerre en Corée[38], ce qui aboutit au traité de Hanseong, signé le , qui rétablit les relations diplomatiques entre le Japon et la Corée. Les Coréens acceptent également de verser aux Japonais 100 000 yens en réparation des dommages causés à leur légation[38] et de fournir un terrain pour la construction d'un nouveau bâtiment. Le Premier ministre Itō Hirobumi, afin de surmonter la position désavantageuse du Japon en Corée à la suite du coup d'État raté, se rend en Chine pour discuter de la question avec son homologue chinois, Li Hongzhang. Les deux parties parviennent à conclure la convention de Tientsin le . Elles s'engagent à retirer leurs troupes de Corée dans un délai de quatre mois, avec notification préalable à l'autre partie si des troupes doivent être envoyées en Corée à l'avenir[38]. Après le retrait des forces des deux pays, l'équilibre des puissances en Corée reste extrêmement précaire[38]. Cependant, Yuan Shikai reste à Séoul avec le poste de ministre résident chinois et continue d'interférer dans la politique intérieure coréenne[38], tandis que l'échec du coup d'État et l'exil des membres du parti des Lumières marque un déclin conséquent de l'influence japonaise sur la Corée[37].

Causes immédiates

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Si après le coup d’État de Gapsin, le conflit sino-japonais autour de la Corée s'apaise légèrement, divers événements viennent raviver régulièrement les tensions entre les deux puissances. Le premier est l'incident de Nagasaki, une émeute qui se déroule dans la ville portuaire japonaise de Nagasaki en août 1886. Quatre navires de guerre de la marine de l'Empire Qing, la flotte de Beiyang, font escale à Nagasaki, apparemment afin d'effectuer des réparations. Certains marins chinois provoquent toutefois des troubles dans la ville et déclenchent une émeute qui fait plusieurs morts parmi les policiers japonais. Le gouvernement Qing ne présente pas d'excuses après l'incident, ce qui entraîne une vague de sentiment antichinois au Japon[39]. Une mauvaise récolte en 1889 conduit ensuite le gouverneur de la province de Hamgyong à interdire les exportations de soja vers le Japon. Le pays demande puis obtient une compensation en 1893 pour ses importateurs, mais cet incident met en évidence la dépendance croissante du Japon à l'égard des importations alimentaires coréennes[40].

Affaire Kim Ok-gyun

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Portrait noir et blanc d'un homme en tenue traditionnelle coréenne
Photographie de Kim Ok-gyun prise à Nagasaki en 1882.

Le , Kim Ok-gyun, participant du coup d’État de Gapsin dix ans plus tôt, est assassiné à Shanghai[41]. Il avait trouvé refuge au Japon dans un premier temps, et disposait de nombreux soutiens qui voyaient en lui un acteur potentiel de la future modernisation de la Corée. Toutefois, les dirigeants du gouvernement Meiji se montrent plus prudents et finissent par l'exiler dans les îles Bonin après plusieurs hésitations. Finalement, il est attiré à Shanghai, où il est tué par le Coréen Hong Jong-u (sur ordre du roi Gojong) dans sa chambre d’une auberge japonaise de la concession internationale de Shanghai. Après une période d’hésitation, les autorités de la concession internationale concluent que les règles habituelles relatives à l’extradition ne s’appliquent pas à un cadavre et remettent donc son corps aux autorités chinoises. La dépouille est ensuite transportée à bord d’un navire de guerre chinois jusqu’en Corée, où les autorités le mutilent, l’écartèlent et l’exposent dans toutes les provinces afin de servir d’avertissement aux autres rebelles éventuels[41],[42].

Photo noir et blanc d'un homme en tenue traditionnelle coréenne.
Hong Jong-u, l'assassin de Kim Ok-gyun (ici en 1895). Hong était initialement une connaissance personnelle de Kim dans le parti des Lumières, avant de changer de camp au début des années 1890.

À Tokyo, le gouvernement japonais considère cette affaire comme une provocation scandaleuse[41]. Le meurtre et le traitement du cadavre de Kim Ok-gyun est présenté dans le pays comme une trahison des engagements de Li Hongzhang ainsi qu’une atteinte au prestige et à la dignité du Japon[41], puisque les autorités chinoises refusent d’engager des poursuites contre l’assassin, qui est même autorisé à accompagner le corps mutilé de Kim jusqu’en Corée, où il reçoit récompenses et honneurs[43]. L’assassinat de Kim remet également en question l’étendue du soutien et de la protection que le Japon peut accorder à ses partisans coréens[43]. De plus, cette affaire n'est pas un fait isolé, puisque la police de Tokyo déjoue la même année un complot pour assassiner Park Yeong-hyo. Les deux assassins présumés de Park obtiennent l'asile auprès de la légation coréenne dans la capitale japonaise, ce qui entraîne une autre crise diplomatique[43]. Malgré les tensions générées par l'affaire du meurtre de Kim, le gouvernement japonais choisit finalement de ne pas pousser plus loin le conflit avec la Corée, jugeant que puisque Kim est mort sur le territoire chinois, le traitement de son corps échappe à la juridiction de Tokyo[43].

Le principal effet du meurtre est finalement d'attiser un sentiment anti-chinois dans l'opinion publique japonaise. Pour les Japonais, l'affaire montre non seulement que les actions de la Chine et de ses soutiens visent les intérêts japonais, mais qu'en plus, la Chine des Qing viole ouvertement le droit international (l'assassin de Kim, arrêté par les autorités de la concession internationale de Shanghai, est remis aux Chinois conformément aux traités en vigueur, puis est relâché au lieu d'être jugé). Dès cette affaire, des factions nationalistes japonaises appellent à la guerre contre la Chine[43].

Révolution paysanne Donghak

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Après l'assassinat de Kim Ok-gyun, les tensions entre la Chine et le Japon sont donc vives, mais le gouvernement japonais choisit de ne pas envenimer le conflit et la colère de l'opinion publique retombe progressivement. Cependant, un autre événement va précipiter le déclenchement de la guerre entre les deux pays.

Photo noir et blanc de cinq hommes, dont l'un est assis sur une litière portée par deux autres.
Jeon Bong-jun (assis sur la litière), le principal meneur de la révolution Donghak, après sa capture à l'issue de la bataille d'Ugeumchi. Il sera pendu en .

À partir de , la Corée est en proie à une agitation grandissante dans les couches les plus défavorisées de la société rurale. La société coréenne stagne dans une structure hiérarchique héritée du confucianisme, dans laquelle les paysans sont surtaxés au profit de fonctionnaires et de yangban souvent corrompus. Ces mêmes paysans se tournent également à partir des années 1860 vers une nouvelle religion : le Donghak[44]. Ce mouvement issu du néoconfucianisme mélange religion et idéologie politique nationaliste : en plus de la contestation de l'ordre social coréen, il rejette les doctrines et modes de pensée importés d'Occident. Le fondateur du mouvement, Choe Je-u (exécuté en 1864) prônait la modernisation de la Corée par des réformes démocratiques et de nouveaux droits pour la population, en se passant des idées ou techniques étrangères[45]. Une révolte des paysans adeptes du Donghak éclate en , et prend une ampleur inédite dans l'histoire coréenne, qui met le gouvernement en difficulté[45]. Cependant, le , les rebelles acceptent un cessez-le-feu afin d'éviter une intervention d'une puissance étrangère : des rumeurs font état d'envoi de troupes par la Chine et le Japon, afin de mater la révolte[45].

Le , le gouvernement japonais décide en effet d’envoyer des troupes en Corée si la Chine fait de même. En mai, les Chinois avaient déjà pris des mesures pour préparer la mobilisation de leurs forces dans les provinces du Zhili, du Shandong et en Mandchourie[46]. Cependant, ces préparatifs sont davantage pensés comme une démonstration de force destinée à renforcer la position chinoise en Corée que comme une vraie préparation à une guerre contre le Japon[46]. Le , le roi Gojong, sur la recommandation du clan Min et sur l’insistance de Yuan Shikai, demande une aide au gouvernement chinois pour réprimer la rébellion Donghak. Cette aide est probablement inutile en réalité, surtout après le cessez-le-feu du , mais les Chinois envoient tout de même 2 500 hommes sous le commandement du général Ye Zhichao (en) au port d’Asan, à environ 70 km de Séoul. Les troupes destinées à la Corée embarquent à bord de trois vapeurs britanniques affrétés par le gouvernement chinois et arrivent à Asan le . Le , 400 soldats supplémentaires débarquent en Corée. Par conséquent, à la fin du mois, Ye Zhichao dispose d’environ 2 900 soldats sous son commandement à Asan[46],[47].

Portrait photo noir et blanc d'un homme en uniforme, bardé de médailles.
Ōshima Yoshimasa.

Observant de près les événements dans la péninsule, le gouvernement japonais acquiert très tôt la conviction que la rébellion entraînera une intervention chinoise en Corée. Lorsque cette crainte se confirme, tous les navires de guerre japonais se trouvant dans la région reçoivent immédiatement l’ordre de se rendre à Pusan et à Chemulpo (actuel Incheon)[46], où ils arrivent le [48]. Une formation de Modèle:Npbr, sélectionnés parmi les équipages des navires de guerre ancrés à Chemulpo, est immédiatement envoyée à Séoul, où elle sert de contrepoids temporaire aux troupes chinoises campées à Asan[49]. Simultanément, une brigade renforcée d’environ 8 000 hommes (la brigade composite Ōshima), sous le commandement du général Ōshima Yoshimasa, est également envoyée à Chemulpo avant le (une première vague de 3 000 hommes débarque dès le 12)[50],[51]. Les Japonais estiment que l'envoi des troupes chinoises est une violation de la convention de Tientsin, tandis que les Chinois affirment que le mouvement de troupes était approuvé par le Japon[42]. Dans le même temps et malgré l'envoi de la brigade composite Ōshima, le gouvernement japonais nie toute intention d'intervenir militairement contre le contingent chinois[52].

Le , le gouvernement japonais propose à son homologue coréen une proposition concrète de réforme, qui est refusée par la Corée, sous l'influence de la reine Min et de son clan. À la place, les Coréens créent un « Bureau de révision et de rectification », chargé de réformer le pays. Le Japon, craignant que cette initiative soit vide d'intention réelle, se prépare alors à employer des moyens plus radicaux pour éloigner la Corée de la Chine[53].

Le , le ministre résident japonais Ōtori Keisuke adresse au gouvernement coréen une requête pour l’installation d’un câble électrique entre Séoul et Busan (pour qu'il soit employé par le contingent japonais en Corée), ainsi que la construction de casernes pour les troupes japonaises  deux exigences particulièrement difficiles à accepter pour la Corée. Le lendemain, deux nouvelles conditions s’ajoutent à cette demande : le retrait des forces chinoises de Corée et l’annulation du traité sino-coréen de 1882 ainsi que des autres accords commerciaux conclus entre la Corée et la Chine au fil des années[53]. Avec ces exigences, le Japon cherche clairement à mettre fin à la relation de tributaire de la Corée vis-à-vis de la Chine, pour faire basculer le pays dans son orbite. Tokyo fixe au la date limite pour obtenir une réponse[53]. Cette dernière, remise par le gouvernement coréen dans la nuit du , se contente de réaffirmer sa volonté de conduire ses propres réformes et réclame à nouveau le retrait des troupes japonaises (et chinoises par la même occasion). Le Japon décide alors d'agir plus radicalement encore : les troupes en Corée vont renverser le gouvernement local et confier au Daewongun la formation d’un nouveau gouvernement chargé de mener des réformes allant dans le sens du Japon[53].

Estampe en couleur montrant des soldats en uniformes occidentaux en train d'attaquer une porte défendue par des soldats en tenue coréenne.
Estampe de propagande japonaise montrant l'assaut du palais royal de Gyeongbok, le . À gauche de l'image, le ministre Ōtori (en bicorne) peut être vu en train d'escorter le Daewongun (en tenue coréenne).

Avant l’aube du , sur ordre du ministre Ōtori, la brigade mixte d'Ōshima Yoshimasa, stationnée à Yongsan aux abords de Séoul, entre dans la capitale coréenne[53]. Peu après 4 h 30 du matin, les troupes encerclent le palais royal de Gyeongbok  résidence du roi Gojong et siège du gouvernement , enfoncent les portes et pénètrent dans l’enceinte. Aussitôt, des échanges de tirs éclatent avec les soldats coréens chargés de défendre le palais[53]. Après plusieurs heures de combat qui font quelques dizaines de tués et blessés dans les deux camps, l'armée japonaise s'empare du palais et arrête Gojong avant d'escorter son père pour le remplacer. Plus tard dans la journée, Gojong convoque le ministre Ōtori et l'informe qu'il accepte de confier les rênes du pays à son père, qui devra agir en coordination avec le ministre japonais. Après cela, les Japonais reçoivent l'autorisation d'expulser par la force les troupes chinoises de Corée, ce qui marque le début de la guerre entre les deux puissances[53].

Force en présence

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Marine impériale

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La Marine impériale japonaise de la fin du XIXe siècle est modelée sur la Royal Navy, qui est alors la première force navale mondiale[54]. Depuis la restauration Meiji, des conseillers britanniques ont été envoyés au Japon afin de former la Marine, tandis que des étudiants japonais sont à leur tour allés au Royaume-Uni pour étudier et observer la Royal Navy[55]. Grâce aux exercices et à l’enseignement dispensés par les instructeurs de la Navy, le Japon dispose donc d'officiers de marine compétents et au fait des dernières technologies[56]. Au début des hostilités, la Marine impériale japonaise se compose d’une flotte de douze navires de guerre modernes  le croiseur protégé Izumi venant s'y ajouter pendant la guerre , de huit corvettes, d’un cuirassé, de 26 torpilleurs et de nombreux croiseurs auxiliaires ainsi que de paquebots convertis en transports de troupes. En temps de paix, les navires de guerre de la Marine impériale japonaise sont répartis entre les trois principales bases navales du pays : Yokosuka, Kure et Sasebo[55]. Avec le déclenchement des hostilités, le Japon organise cette force en cinq divisions de navires de haute mer et trois flottilles de torpilleurs, une quatrième étant constituée rapidement après le début des hostilités[55]. Les Japonais disposent en outre d’une marine marchande relativement importante qui, au début de l’année 1894, compte 288 navires. Parmi eux, 66 appartiennent à la compagnie maritime Nippon Yusen Kaisha, qui reçoit des subventions du gouvernement japonais afin de maintenir les navires à disposition de la Marine impériale en temps de guerre. En conséquence, la flotte peut compter sur un nombre suffisant de navires de soutien et de transports de troupes[55].

Le Japon ne dispose toutefois pas encore d'assez de cuirassés pour ses ambitions et prévoit donc d’employer la doctrine française de la Jeune École, qui privilégie les petits navires de guerre rapides, notamment les croiseurs et les torpilleurs, dotés de capacités offensives permettant de détruire des bâtiments plus importants tout en les surclassant en termes de vitesse. À la veille des hostilités, les commandants de la marine japonaise se montrent généralement prudents et même inquiets[57], car la flotte n’a pas encore reçu les navires de guerre commandés au Royaume-Uni en , en particulier les cuirassés Fuji et Yashima (en), ainsi que le croiseur protégé Akashi (en)[58]. Dès lors, le déclenchement des hostilités à ce moment n’est pas idéal, et la marine se montre bien moins confiante que l’armée quant à l’issue d’une guerre contre la Chine[57].

La plupart des principaux navires de guerre japonais sont construits dans des chantiers navals britanniques et français (huit britanniques, trois français et deux seulement construits au Japon), et 16 des 26 torpilleurs ont été construits en France puis assemblés au Japon[57].

Armée impériale

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Le Japon de l’ère Meiji base d’abord son armée sur le modèle français. Des conseillers français sont envoyés au Japon dans le cadre de deux missions militaires (en 1872-1880 et en 1884), en plus d’une mission qui était déjà en place sous le shogunat Tokugawa. La conscription est instaurée en 1873 pour mettre en place une armée semblable à celles qui existent en Europe au même moment, tandis que des écoles militaires et des arsenaux sont également construits pour former les officiers et équiper cette nouvelle force[59]. En 1886, le Japon se tourne vers le modèle germano-prussien comme base de son armée, adoptant les doctrines et l'organisation qui ont permis à la Prusse de défaire la France au début de la décennie précédente. En 1885, Jacob Meckel, conseiller militaire allemand, met en œuvre de nouvelles mesures, telles que la réorganisation de la structure de commandement en divisions et régiments, le renforcement de la logistique, des transports et des infrastructures de l’armée  augmentant ainsi sa mobilité  ainsi que l’établissement de régiments d’artillerie et du génie en tant que commandements indépendants. Ainsi, l'armée japonaise devient en quelques années une force comparable à ses homologues européennes sous tous les aspects[59].

Troupes japonaises pendant la première guerre sino-japonaise.

À la veille du déclenchement de la guerre contre la Chine, tous les hommes âgés de 17 à 40 ans sont éligibles à la conscription, mais seuls ceux atteignant l’âge de 20 ans doivent être incorporés (tout homme de plus de 17 ans peut cependant se porter volontaire pour devancer le service militaire)[59]. Tous les hommes âgés de 17 à 40 ans, même ceux n’ayant pas encore reçu d’entraînement militaire ou étant physiquement inaptes, sont considérés comme faisant partie de la milice territoriale ou de la garde nationale (kokumin)[59]. À l’issue de la période de service militaire actif (gen-eki), qui dure trois ans, les soldats rejoignent la première réserve (yōbi, forte de 92 000 hommes en 1893), puis la seconde réserve (kōbi, forte de 106 000 hommes en 1893). Tous les jeunes hommes valides n’ayant pas reçu d’instruction militaire de base en raison d’exemptions, ainsi que les conscrits ne remplissant pas totalement les exigences physiques du service militaire, rejoignent la troisième réserve (hojū)[59]. En temps de guerre, la première réserve doit être mobilisée en premier et est destinée à compléter les rangs des unités d'active. Elle est suivie par la deuxième réserve, qui doit soit compléter davantage les rangs des unités d'active, soit former de nouvelles unités de réservistes. Les membres de la troisième réserve ne doivent être mobilisés que face à des circonstances exceptionnelles, et la milice territoriale ou garde nationale n’est appelée qu’en cas de risque immédiat d’invasion du Japon[59].

Photo noir et blanc d'un soldat en uniforme de combat (avec cartouchières, paquetage etc.), assis sur des sortes de bûches de bois.
Soldat japonais en uniforme, en 1894.

Le pays est divisé en six districts militaires (avec des quartiers généraux à Tokyo, Osaka, Nagoya, Sendai, Hiroshima et Kumamoto), chacun constituant une zone de recrutement pour une division d’infanterie quadrangulaire (à quatre régiments) composée de deux brigades de deux régiments chacune[59]. Une division compte environ 18 600 hommes et 36 pièces d’artillerie une fois sur le pied de guerre[60]. La Garde impériale est également organisée en une division dont les recrues peuvent venir de tout le Japon. Cette division est également composée de deux brigades mais possède des régiments à deux bataillons au lieu de trois : en conséquence, son effectif après mobilisation est de 12 500 hommes et 24 pièces d’artillerie[60]. En outre, l'armée impériale dispose de troupes de forteresse (environ six bataillons), d'un corps colonial d’environ 4 000 hommes stationné à Hokkaidō et dans les îles Ryūkyū, ainsi que d'un bataillon de police militaire dans chacun des districts. En temps de paix, l’armée compte au total moins de 70 000 hommes, tandis qu’après la mobilisation ses effectifs dépassent théoriquement les 220 000 hommes[60]. Cet effectif peut encore être étendu grâce aux réserves, qui permettent de créer des brigades supplémentaires, fortes de quatre bataillons d'infanterie, d’une unité de cavalerie, d’une compagnie du génie, d’une batterie d’artillerie et d’unités de soutien. Elles doivent ensuite servir à renforcer les divisions de première ligne ou à mener des opérations de combat secondaires.Toutefois, la formation de ces unités est entravée par le manque d’équipements en nombre suffisant, notamment d’uniformes[60].

Les troupes japonaises sont équipées du fusil à culasse Murata Type 18 (en) à un coup de calibre mm. Le Type 22, une amélioration du Murata disposant d'un magasin de huit cartouches est alors en cours d’introduction et n'équipe que la Garde impériale et la 4e division. L’artillerie divisionnaire se compose de canons de campagne de 75 mm et de canons de montagne fabriqués à Osaka. L’artillerie japonaise est basée sur des modèles Krupp adaptés par les Italiens au début des années 1880 ; bien qu’elle puisse difficilement être qualifiée de moderne en 1894, elle répond globalement encore aux exigences du champ de bataille à la fin du XIXe siècle[60]. Dans les années 1890, le Japon dispose donc d’une armée moderne, professionnelle et formée selon le modèle occidental, relativement bien équipée et approvisionnée[60]. Ses officiers ont étudié en Europe et sont bien formés aux plus récentes stratégies et tactiques militaires. Cependant, et malgré l’intégration de troupes de soutien dans ses divisions, l’armée japonaise est incapable de s’appuyer sur son système logistique et son personnel préexistants pour soutenir ses armées sur un terrain extérieur : 153 000 ouvriers, manœuvres et conducteurs sont ainsi recrutés afin de soutenir les armées en campagne[61]. Au cours de la guerre sino-japonaise, les problèmes d’approvisionnement et un manque général de préparation à une guerre prolongée retardent régulièrement les opérations et ralentissent les forces japonaises, comme lors de la campagne de Yingkou[61]. Les troupes doivent souvent vivre sur le pays ou voler la population locale, tandis que les médicaments et les vêtements d’hiver sont fréquemment distribués en quantité insuffisante durant les dernières phases de la guerre[61].

L’armée japonaise possède également un grand nombre de canons côtiers dans des positions clés : 50 obusiers de 280 mm, 38 canons de 274 mm, 45 canons de 240 mm, 40 canons de 150 mm, 42 canons de 120 mm et diverses pièces de plus petit calibre[62].

Ordre de bataille de l'Armée impériale japonaise durant la guerre[63] :

  • 1re armée (général Yamagata Aritomo, remplacé au cours de la guerre par le général Nozu Michitsura)
    • 3e division (lieutenant-général Katsura Tarō)
      • 5e brigade d'infanterie (6e et 18e régiments d'infanterie)
      • 6e brigade d'infanterie (7e et 19e régiments d'infanterie)
      • 3e régiment de cavalerie
      • 3e régiment d'artillerie
      • 3e régiment du Génie
    • 5e division (lieutenant-général Nozu Michitsura, remplacé au cours de la guerre par le lieutenant-général Oku Yasukata)
      • 9e brigade d'infanterie (11e et 21e régiments d'infanterie)
      • 10e brigade d'infanterie (12e et 22e régiments d'infanterie)
      • 5e régiment de cavalerie
      • 5e régiment d'artillerie
      • 5e régiment du Génie
  • 2e armée (général Ōyama Iwao)
    • 1re division (lieutenant-général Yamaji Motoharu)
      • 1re brigade d'infanterie (1er et 15e régiments d'infanterie)
      • 2e brigade d'infanterie (2e et 3e régiments d'infanterie)
      • 1er régiment de cavalerie
      • 1er régiment d'artillerie
      • 1er régiment du Génie
    • 2e division (lieutenant-général Sakuma Samata, remplacé au cours de la guerre par le lieutenant-général Nogi Maresuke)
      • 3e brigade d'infanterie (4e et 16e régiments d'infanterie)
      • 4e brigade d'infanterie (5e et 17e régiments d'infanterie)
      • 2e régiment de cavalerie
      • 2e régiment d'artillerie
      • 2e régiment du Génie
    • 6e division (lieutenant-général Kuroki Tamemoto)
      • 11e brigade d'infanterie (13e et 23e régiments d'infanterie)
      • 12e brigade d'infanterie (14e et 24e régiments d'infanterie)
      • 6e régiment de cavalerie
      • 6e régiment d'artillerie
      • 6e régiment du Génie
L’uniforme d’un commandant chinois pendant la guerre sino-japonaise, exposé au Musée militaire de la Révolution du peuple chinois.

L’opinion dominante dans de nombreux milieux occidentaux au début de la guerre est que l’armée chinoise modernisée n'aura aucun mal à vaincre les Japonais. Les observateurs louent des unités chinoises telles que l’armée du Huai (en) et la flotte du Beiyang. L’état-major général allemand prédit une défaite japonaise et William Lang, conseiller britannique auprès de l’armée chinoise, loue l’entraînement, les navires, l’artillerie et les fortifications chinoises, déclarant qu’« au final, il ne fait aucun doute que le Japon va être totalement écrasé »[64].

Armée impériale

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La dynastie Qing ne dispose pas d’une armée nationale unifiée, mais d’une force composée de trois éléments principaux, dont les Huit Bannières constituent l’élite, suivies par l'armée de l'Étendard vert et les Braves.

Les troupes des Huit Bannières sont séparées selon des critères ethniques en formations mandchoues, han, mongoles, hui (musulmanes) et d’autres groupes ethniques, pour former des divisions à la fois administratives et militaires, auxquelles les membres appartiennent de manière héréditaire depuis l'instauration de ce système au XVIe siècle[65]. Les bannerets composant les Huit Bannières reçoivent une solde plus élevée que le reste de l’armée, tandis que les bannerets Mandchous bénéficient encore d'autres privilèges supplémentaires. Au total, les Huit Bannières fournissent environ 250 000 soldats, dont plus de 60 % stationnent dans des garnisons à Pékin, les 40 % restants servant comme troupes de garnison dans d’autres grandes villes chinoises[66]. L’armée de l'Étendard vert constitue quant à elles une force de gendarmerie forte de 600 000 hommes recrutés majoritairement au sein de la majorité ethnique han. Ses soldats ne reçoivent aucun entraînement militaire (et l'institution est gangrénée par la corruption, l'incompétence, le népotisme et les addictions diverses[67]) de base en temps de paix, mais sont tout de même censés combattre en cas de conflit[66]. Le troisième élément des forces armées de la dynastie Qing est une force irrégulière et mouvante, dont les membres sont appelés les Braves, utilisée comme une forme de réserve pour l’armée régulière et généralement recrutée dans les provinces les plus reculées de Chine. Ces Braves sont organisés en unités hétéroclites issues d’une même province. Le degré d'entraînement varie grandement, puisque chaque commandant d'unité entraîne ses hommes comme il le souhaite, ce qui rend les Braves davantage comparables à des mercenaires qu'à des soldats au sens classique du terme. En l’absence d’organisation fixe des unités, il est impossible de connaître le nombre exact de Braves réellement aptes au combat en 1894[66]. Il existe également quelques autres formations militaires plus ou moins privées, dont l’armée du Huai, placée sous l’autorité personnelle de Li Hongzhang et créée à l’origine pour réprimer la révolte des Taiping (1850–1864), qui reçoit un entraînement limité dispensé par des conseillers militaires occidentaux[66]. Forte de près de 45 000 hommes, elle est considérée comme l’unité militaire la mieux armée de Chine[68].

Toutefois, il n’existe aucune estimation définitive de la taille des armées Qing pendant cette guerre (la dynastie n'en connaissait pas davantage l'étendue pendant le conflit[69]) et les estimations d'époque ou plus tardives varient considérablement :

Taille des armées Qing selon diverses sources[70]
Armées Gawlikowski[71] « Vladimir »[72] Du Boulay[73] Putyata[74] Olender[75] Powell[76] Mesny[77]
Huit Bannières Non indiqué 276 000 325 600 230 000
  • 250 000 (théoriques)
  • 100 000 (réels)
Non indiqué 320 000
Braves 125 000 97 000 408 300 408 300 120 000 Non indiqué
  • Armée du Xiang : 80 000
  • Armée du Huai : 69 800
Étendard vert Non indiqué Environ 600 000 357 150 Non indiqué
  • 1 000 000 (théorique)
  • 450 000600 000 (réels)
Non indiqué 555 000
Troupes entraînées 230 000–240 000 12 000 408 300 408 300 100 000 (maximum) Non indiqué Non indiqué
Milice Non indiqué Armée mandchoue:
  • 175 000 (théorique)
  • 13 500 (réels)
Non indiqué 1 025 000 300 000 maximum Non indiqué 61 200 (armée mandchoue)
Total (théorique) 375 000 1 160 000 1 091 150 1 255 000 1 770 000 Non indiqué Non indiqué
Total (réel) 375 000 998 500 moins de

1 091 150

1 255 000 1 070 0001 220 000 350 000 (déployés) 1 086 000

L’état-major impérial japonais estime au déclenchement de la guerre qu’il n’affrontera pas plus de 350 000 soldats chinois effectivement opérationnels. Cette estimation correspond bien à celle réalisée un peu plus tard par le ministère chinois de la Guerre en 1898, selon laquelle le total de la milice provinciale, de l’armée de défense (les Braves), de l’armée disciplinée (Étendard vert) et des forces nouvelles (organisées après la guerre) s’élève à environ 360 000 hommes[76]. Du Boulay (un officier de l'armée britannique) va dans le sens de cette estimation avec un effectif total des armées du Zhili, du Shandong et de la Mandchourie atteignant 357 100 hommes pour un total d’un million d’hommes entraînés dans l’ensemble de l’empire[73].

L’unité tactique de base de l’armée chinoise est le bataillon (ying), composé théoriquement de 500 hommes, bien qu’en réalité les effectifs soient de 350 hommes pour l’infanterie et de 250 pour la cavalerie. Jusqu’à une douzaine de ces ying forment un corps indépendant, et ce n’est qu’au niveau du corps que les unités chinoises reçoivent de l’artillerie[51].

Photo noir et blanc d'un homme en uniforme chinois traditionnel
Un « Brave » d'origine mandchoue. Le nom de ces troupes vient de l'idéogramme chinois :  ; pinyin : yǒng ; litt. « Brave », sur leurs uniformes.

En raison de divers facteurs, tels que la capacité de transport limitée (notamment l’absence de voies ferrées dans la zone de combat), les rivalités provinciales et une capacité logistique insuffisante, seule une fraction de l’armée mobilisable est effectivement déployée lors de la guerre sino-japonaise. Certaines forces mobilisées, comme les importantes troupes du Hunan de Liu Kunyi, ne parviennent pas à arriver à temps pour avoir un impact significatif sur le cours des événements. Les combats reposent donc principalement sur les forces déjà présentes avant la guerre dans le Zhili, le Shandong et la Mandchourie. La situation rappelle celle des guerres de l'opium, où l’armée chinoise, pourtant beaucoup plus nombreuse sur le papier, se retrouve en infériorité numérique sur le terrain, faute de mobilité[76].

Les forces chinoises accusent également un retard important sur les Japonais en matière de soutien aux troupes : elles ne disposent quasiment pas de génie militaire, de troupes de transport, de communication et de services médicaux. Des travailleurs sous contrat (coolies) assurent donc souvent les tâches de transport et les travaux rudimentaires du génie, tandis que l’approvisionnement est organisé par la province où combattent les soldats et confié à des fonctionnaires civils agissant comme quartiers-maîtres. Quelques médecins seulement suivent de loin l'armée en campagne. Le ravitaillement vers la Corée est difficile puisque avant la guerre, la Chine n'a pas construit de voies ferrées en Mandchourie[66]. Ce manque d’organisation logistique adéquate conduit par exemple certaines unités à recevoir des munitions inadaptées à leurs fusils[76].

Photo noir et blanc de deux hommes en tenue militaire traditionnelle chinoise.
Deux soldats de l'armée de l’Étendard vert, vers 1900.

Bien que les Chinois aient établi des arsenaux pour produire des armes à feu et qu’un grand nombre d’entre elles aient été importées de l’étranger, 40 % des troupes chinoises au déclenchement de la guerre n'ont encore reçu ni fusils ni même mousquets[78]. Elles sont à la place armées d’un assortiment hétéroclite d’épées, de lances, de piques, de hallebardes ainsi que d’arcs et de flèches[78]. Les unités disposant d’armes à feu souffrent elles aussi d'un manque d'uniformisation dans l'équipement puisque les armes vont des fusils modernes à de vieux mousquets remontant parfois aux guerres napoléoniennes[79], ce qui complique gravement l'approvisionnement en munitions[80].

Les troupes chinoises, même lorsqu'elles disposent d'armes à feu, ne sont pas correctement entraînées à les utiliser, l’instruction basique étant menée avec des lances ou avec des flèches, sans aucune considération pour l'efficacité de l'exercice[81]. Selon un observateur occidental assistant à l'entraînement des troupes à l'archerie, « le véritable mérite réside dans la position et l'attitude de l'archer au moment où il décoche sa flèche », plutôt que dans la précision de son tir[81]. En raison de la résistance du corps des officiers chinois aux méthodes d’entraînement modernes, les quelques véritables exercices de tir sont effectués sur des cibles placées à seulement 15 m, bien en-dessous des distances d'engagement réelles. L’armée souffre également d’un manque de discipline, les troupes prenant régulièrement la fuite avant, pendant ou après les combats, comme lors de la bataille de Pyongyang. Les troupes chinoises sont par exemple moquées par les Japonais et les Occidentaux pour leur habitude de tirer toute leur munitions sur les Japonais sans se soucier de la précision avant de battre en retraite immédiatement[82]. Les artilleurs chinois ne reçoivent pas non plus une formation adéquate à l’utilisation de leurs pièces d’artillerie[83], qui sont par ailleurs souvent rendues inutiles du fait d'obus défectueux ou falsifiés (remplis par exemple de poussière de charbon au lieu de poudre)[82].

Photo noir et blanc d'un homme en tenue chinoise, portant une arme à feu archaïque.
Soldat mandchou photographié par John Thomson en 1874, avec un mousquet à mèche, un type d'arme dépassé dans la majeure partie du monde depuis le début du XVIIIe siècle, au profit des fusils à silex puis des fusils à percussion.

L’armée impériale chinoise de 1894 rassemble donc des troupes dont la valeur combative varie grandement : là où certaines unités adhèrent à des standards modernes, d'autres tiennent plus de l'armée médiévale qu'aucun commandant n'aurait pu mener efficacement dans une guerre de la fin du XIXe siècle[84]. Le corps des officiers constitue d'ailleurs un autre problème de l'armée des Qing : les officiers les plus jeunes ne sont pas assez bien formés pour savoir comment manœuvrer leurs troupes, et les plus vieux et expérimentés croient encore pouvoir mener une guerre comme durant la révolte des Taiping, 30 à 40 ans plus tôt[85]. Le morcellement des structures de commandement en fonction des régions de l'empire nuit à la cohésion d'ensemble de l'armée[86]. Les troupes chinoises souffrent aussi d’un faible moral, parce qu’un grand nombre d’entre elles ne sont plus payées depuis longtemps au début de la guerre[85]. Dans la société chinoise, les soldats jouissent de peu de prestige, ce qui n'arrange pas le moral des troupes, tandis que l’usage de l’opium et d’autres stupéfiants est très répandu dans l’armée[85].

Les troupes de l’armée du Huai (également parfois désignée comme l’armée de Beiyang)[87], bien qu’elles ne représentent qu’une faible minorité de l’ensemble de l’armée impériale chinoise, participent à la majorité des combats durant la guerre[66]. Elles sont organisées en 51 bataillons et leur effectif est estimé entre 25 000[87] et 45 000 hommes[68]. Les unités de l’armée du Huai affrontant les Japonais en Corée disposent d’une quantité significative d’armement moderne, notamment des fusils Mauser à chargement par la culasse comparables aux fusils Murata japonais, ainsi que des pièces d’artillerie Krupp[88]. Après la défaite de ces troupes en Corée, les Qing déploient des forces supplémentaires pour défendre le nord-est de la Chine, notamment des troupes partiellement réformées de l’Étendard vert qui restent mal équipées et incapables de faire face aux Japonais[89].

Flotte de Beiyang

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Photo noir et blanc d'un navire de guerre.
Le Dingyuan, le navire amiral de la flotte de Beiyang.
Photo noir et blanc d'un navire de guerre.
Le Zhenyuan (en). Comme le Dingyuan, il a été mis en service au milieu des années 1880.

La flotte de Beiyang est l'une des quatre marines de guerre chinoises modernisées de la fin de la dynastie Qing. L'autre flotte chinoise notable est celle du Fujian (les deux autres, dites de Nanyang et du Guangdong sont nettement plus petites). Un fort ressentiment oppose la flotte de Beiyang à son homologue du Fujian depuis 1884. La flotte de Beiyang étant largement financée par Li Hongzhang, celui-ci ne l'envoie pas soutenir la flotte du Fujian face à la division navale d'Extrême-Orient lors de la guerre franco-chinoise, afin de la préserver. La flotte du Fujian est pratiquement anéantie dans l'affrontement, ne laissant que la flotte de Beiyang comme force navale d'ampleur en Chine[90]. En représaille de cet abandon, les trois autres flottes chinoises ne répondront aux appels à l'aide de la flotte de Beiyang qu'après son annihilation par la marine japonaise[91].

Financée et soutenue par Li Hongzhang en tant que Vice-roi de Zhili, qui crée également l'armée du Huai, la flotte de Beiyang constitue la marine dominante en Asie de l'Est avant la première guerre sino-japonaise. Les Japonais eux-mêmes appréhendent l'idée d'affronter cette force, en particulier ses deux cuirassés construits en Allemagne, le Dingyuan et Zhenyuan (en), avec lesquels aucun navire japonais ne peut rivaliser sur le papier[57]. Cependant, comme avec les forces terrestres, la puissance navale chinoise est un tigre de papier, car la plupart de ses navires de guerre sont anciens et obsolètes[57] ou ne sont pas correctement entretenus et l'indiscipline est fréquente parmi leurs équipages[92]. Le blindage plus épais des principaux navires de guerre chinois et les bordées plus importantes qu'ils peuvent tirer sont plus que compensés par le nombre de canons à tir rapide présents sur la plupart des navires de guerre japonais de première ligne, ce qui donnera l'avantage à ces derniers dans tout échange de tirs prolongé[57]. Le plus gros défaut des deux cuirassés chinois réside en réalité dans leur armement principal : chacun est armé de canons courts 30,5 cm MRK L/25 montés par paires dans des barbettes disposées en échelon, qui ne peuvent tirer que dans des arcs restreints. La courte longueur des fûts de ces canons signifient que les obus tirés possèdent une faible vitesse initiale et une faible capacité de pénétration, tandis que leur précision est également médiocre à longue distance[93].

Photo noir et blanc d'un homme assis, en tenue chinoise traditionnelle.
Ding Ruchang vers 1880. Ding commence sa carrière militaire en 1854 comme fantassin dans les rangs de la révolte des Taiping avant de passer dans les forces loyalistes en 1861. Il devient ensuite cavalier dans l'armée du Huai de Li Hongzhang et en gravit les rangs. Il est actif dans la répression de la révolte des Nian dans les années 1870. Li le recrute finalement en 1875 pour être l'amiral de la nouvelle flotte de Beiyang. Il est un partisan important du mouvement d'auto-renforcement et un officier militaire compétent (en matière de guerre terrestre) et intègre mais n'a aucune formation dans le domaine naval et n'est pas apprécié de ses hommes en raison de ses origines : alors que ses subordonnés viennent en majorité du Fujian, Ding est originaire de l'Anhui, légèrement plus au nord[94].

Sur le plan tactique, les navires militaires chinois entrent en guerre avec seulement un ensemble très rudimentaire d'instructions. Les navires sont groupés par paire qui doivent rester ensemble, et doivent combattre en ligne, une tactique dictée par la disposition obsolète des canons à bord des navires chinois[93]. La flotte ne dispose d'aucune véritable tactique d'ensemble, car tous les vaisseaux doivent simplement suivre le vaisseau amiral. Les marins chinois disposent bien d'un manuel de communication par signaux, mais celui-ci est rédigé en anglais, une langue que la plupart des officiers ne comprends pas[93].

Lorsqu'elle est développée pour la première fois par l'impératrice douairière Cixi en 1888, la flotte de Beiyang est considérée comme la marine la plus puissante d'Asie de l'Est. Avant que son fils adoptif, l'empereur Guangxu, ne monte sur le trône en 1889, Cixi rédige des ordres explicites stipulant que la marine doit continuer à se développer et à s'étendre progressivement[95]. Beaucoup d'historiens ont cependant accusé Cixi d'être responsable de la déliquescence rapide de la flotte parce qu'elle détourne des fonds de la marine pour construire le Palais d'Été à Pékin[96]. Toutefois, des recherches approfondies menées plus récemment par des historiens chinois attribuent plutôt le mauvais état général des forces chinoises au manque d'intérêt de Guangxu pour le domaine militaire[95]. Son proche conseiller, le grand précepteur Weng Tonghe (en), conseille par exemple peu avant la guerre à l'Empereur de supprimer tous les financements destinés à la marine et à l'armée, car il ne considère pas le Japon comme une menace réelle, tandis que plusieurs catastrophes naturelles au début des années 1890 paraissent à l'empereur plus urgentes pour l'allocation des fonds[95].

Déroulement

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Premiers affrontements

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Mouvements de troupes et plans japonais

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Carte en couleur montrant la péninsule coréenne, la Mandchourie et l'est de la Chine ainsi que Taïwan, avec des flèches indiquant les mouvements des armées chinoises et japonaises, et des sabres croisés montrant les batailles.
Carte des mouvements de troupes et des batailles de la première guerre sino-japonaise.

En , les forces chinoises en Corée comptent entre 3 000 et 3 500 hommes et sont donc inférieures en nombre aux troupes japonaises. Elles ne peuvent être ravitaillées que par voie maritime via la baie d'Asan. L'objectif japonais au début des combats consiste donc d'abord à bloquer les Chinois à Asan via un blocus maritime puis à les encercler avec leurs forces terrestres[97]. La maîtrise de la mer permettra en plus au Japon de transporter des troupes vers la péninsule. La 5e division doit débarquer à Chemulpo sur la côte occidentale de la Corée, à la fois pour engager les forces chinoises et les repousser vers le nord-ouest de la péninsule, et pour attirer la flotte de Beiyang dans la mer Jaune, où elle doit être engagée dans une bataille décisive. Selon l'issue de cet affrontement, le Japon prévoit trois possibilités. Si la Flotte combinée remporte une victoire décisive, la majeure partie de l'armée japonaise entreprendra immédiatement des débarquements sur la côte entre la passe de Shanhai et Tianjin afin de vaincre l'armée chinoise et de conclure rapidement la guerre. Si l'affrontement ne laisse aucun vainqueur clair et qu'aucun camp n'obtient la maîtrise de la mer, l'armée se concentrera sur l'occupation de la Corée. Enfin, si la flotte combinée est vaincue et perd par conséquent la maîtrise de la mer, l'essentiel de l'armée restera au Japon et se préparera à repousser une invasion chinoise, tandis que la 5e division en Corée recevra l'ordre de tenir ses positions et d'occuper au maximum l'armée chinoise[98].

Bataille navale de Pungdo et torpillage du Kowshing

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Dessin de presse en couleur montrant un naufrage.
Représentation du naufrage du Kowshing et du sauvetage d'une partie de son équipage par la canonnière française Le Lion, publiée dans le périodique français Le Petit Journal (1894). Plusieurs vaisseaux occidentaux sauvent environ 300 survivants du naufrage au total. Les Japonais, eux, ne se préoccupent pas réellement de sauver les rescapés.

Le , les croiseurs japonais Yoshino, Naniwa (en) et Akitsushima, qui patrouillent au large de la baie d'Asan, rencontrent le croiseur chinois Jiyuan et la canonnière Kwang-yi[98]. Ces navires ont quitté Asan afin de rejoindre le transport Kowshing, escorté par la canonnière Tsao-kiang. Après un engagement d'une heure, le Jiyuan parvient à s'échapper tandis que le Kwang-yi s'échoue sur des rochers, provoquant l'explosion de sa réserve de poudre[99].

Le Kowshing est un navire marchand britannique de 2 134 tonnes appartenant à l’Indochina Steam Navigation Company de Londres, commandé par le capitaine britannique T. R. Galsworthy et doté d’un équipage de 64 hommes. Le navire est affrété par le gouvernement Qing afin de transporter des troupes vers la Corée et se dirige donc vers Asan avec à son bord 1 100 soldats ainsi que du matériel et des provisions. Galsworthy s'estime protégé par le pavillon britannique qu'arbore son bâtiment[100].

Le croiseur japonais Naniwa, commandé par le capitaine Tōgō Heihachirō, intercepte le Kowshing et capture son escorte. Les Japonais ordonnent ensuite au transport de suivre le Naniwa et demandent que les Européens soient transférés à bord du navire japonais. Cependant, les 1 100 Chinois présents à bord menacent de tuer le capitaine anglais ainsi que son équipage s'ils obtempèrent. Après quatre heures de négociations, le capitaine Tōgō donne l’ordre d’ouvrir le feu sur le navire. Une première torpille manque sa cible, mais une bordée atteint ensuite le Kowshing, qui commence à sombrer[101].

Estampe montrant un navire en flamme dans la nuit.
Ukiyo-e de Kobayashi Kiyochika représentant la bataille de Pungdo (août 1894).

Dans la confusion, plusieurs Européens se jettent à la mer avant d’être pris pour cible par les Chinois[101]. Les Japonais secourent trois membres de l’équipage britannique (le capitaine, le premier officier et le quartier-maître) ainsi que 50 Chinois, puis les conduisent au Japon. Le naufrage du Kowshing manque de provoquer un incident diplomatique entre le Japon et le Royaume-Uni, mais l’action est finalement jugée conforme au droit international concernant le traitement des mutins (les Chinois s'étant rebellé contre l'autorité de Galsworthy sur son navire, ils entrent dans cette catégorie). De nombreux observateurs contemporains considèrent alors que les troupes perdues à bord du Kowshing comptent parmi les meilleures dont disposaient les Chinois[101].

Combats dans le sud de la Corée

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Soldats coréens et prisonniers chinois.

Mandatée par le nouveau gouvernement pro-japonais pour expulser de force les troupes chinoises, Ōshima Yoshimasa et 4 000 de ses hommes entreprennent le de marcher depuis Séoul vers le sud en direction de la baie d’Asan (environ 90 km) afin d’affronter les troupes chinoises stationnées à Seonghwan, un hameau proche de Cheonan, à l’est d’Asan et de Gongju[102].

Face aux Japonais, le général chinois Ye Zhichao dispose d'environ 3 880 hommes autour d'Asan (3 000 à Seonghwan et le reste à Cheonan ou Asan même)[102]. Anticipant l’arrivée imminente des Japonais, ils fortifient leurs positions avec des tranchées, des terrassements comprenant six redoutes protégées par des abattis, et inondent les rizières environnantes[103]. Cependant, les renforts chinois attendus sont perdus le même jour à bord du Kowshing[104]. Le but de ce rassemblement de troupes est initialement de constituer le flanc sud d'une attaque en tenaille de Séoul (pour garnir le flanc nord, des troupes se rassemblent au même moment à Pyongyang)[105].

Dans la matinée du , les deux armées se rencontrent à Seonghwan dans un affrontement qui dure jusqu’à 7 h 30 le lendemain matin. La bataille débute par une attaque de diversion menée par les troupes japonaises, suivie de l’assaut principal qui perce les défenses. Les Chinois, constatant qu’ils sont débordés, abandonnent leurs positions et fuient en direction d’Asan, en abandonnant une grande partie de leur matériel[102],[106],[107]. La défaite de Seonghwan est une telle surprise que les Japonais peuvent s'emparer d'Asan sans grande résistance dans l'après-midi du [103], tandis que les troupes de Ye Zhichao se replient vers Pyongyang en contournant les positions japonaises autour de Séoul[107]. Les pertes chinoises s'élèvent à 500 morts et blessés, tandis que les Japonais enregistrent 88 pertes (34 tués et 54 blessés)[102],[107].

Photo noir et blanc de mauvaise qualité montrant une parade militaire passant sous une arche ornée de drapeaux japonais et coréens.
Parade des troupes japonaises victorieuses à Seonghwan, le .

Malgré sa défaite, Ye Zhichao rapporte à l’empereur Guangxu qu’il a remporté la bataille et infligé plus de 2 000 pertes aux forces japonaises, ce qui vaut à son armée une récompense de 20 000 taels. Il rapporte ensuite que 20 000 Japonais l’ont attaqué, qu’il leur a infligé 1 500 pertes supplémentaires au prix de 300 de ses hommes, et que la situation stratégique l’a finalement contraint à se retirer vers Pyongyang, tout en infligeant encore 1 500 pertes supplémentaires en route. Ces rapports mensongers de Ye sur la bataille de Seonghwan parviennent à Pékin fin août, plus d’un mois après la bataille, ce qui illustre l’absence de systèmes de communication efficaces au sein de l’armée Qing[108].

Déclaration de guerre

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Soldats japonais durant la première guerre sino-japonaise, 1895.

Le , les deux pays échangent officiellement leurs déclarations de guerre. Les justifications, le langage et le ton employés par les dirigeants des deux pays diffèrent cependant nettement.

Le ton de la déclaration de guerre japonaise, publiée au nom de l’empereur Meiji, semble s'adresser en partie la communauté internationale au sens large, en utilisant des expressions telles que « famille des nations », « droit des peuples » et en faisant également référence aux traités internationaux[109]. Cela contraste fortement avec l’approche chinoise des relations extérieures, historiquement caractérisée par un refus de traiter les autres nations sur un pied d’égalité diplomatique, et par son insistance à voir ces puissances étrangères payer tribut à l’empereur de Chine en tant que vassales[109]. Conformément à l’approche traditionnelle chinoise envers ses voisins, la déclaration de guerre exprime un mépris manifeste envers les Japonais, perceptible dans l’usage répété du terme Wojen, qui se traduit par « nain »[109] : il s’agit d’un ancien terme volontairement offensant et fortement péjoratif désignant spécifiquement les Japonais[109].

L’emploi d'un terme insultant pour désigner une nation étrangère n’est pas inhabituel dans les documents diplomatiques chinois de l’époque, à tel point qu'il s'agissait d'un point de discorde entre la Chine impériale et les puissances occidentales plus tôt dans le siècle. Les Chinois désignaient en effet ces puissances par le terme , Yi, « Barbare », ou 鬼子, guǐzi, « engeance du démon », généralement dans le cas des puissances occupant les ports ouverts. L'usage de ce genre d'expression fait l'objet d'un point spécifique du traité de Tianjin de 1858 (rédigé à la fin de la seconde guerre de l'opium) pour interdire à l'avenir l'usage de ce genre de termes par les diplomates chinois[110].

Opérations en Corée

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Bataille de Pyongyang

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Estampe en couleur montrant des soldats japonais, dont un officier sabre au poing, en train de charger des soldats chinois en fuite.
Attaque de Pyongyang : nos forces ont pris d'assaut les positions ennemies, estampe de Mizuno Toshikata, publiée en 1894.

Après les premiers combats plus au sud fin , les forces terrestres chinoises se concentrent sur la défense de Pyongyang, au-delà de laquelle il n’existe plus d’autres positions défendables jusqu’au fleuve Yalu, frontière entre la Corée et la Chine. La ville est bordée par le fleuve Taedong et plusieurs de ses affluents au sud et à l’est, ainsi que par des montagnes au nord, et est entourée de murailles. Les Qing y déploient 13 000 soldats venus de Chine (dont certaines de leurs meilleures troupes[111], avec beaucoup d'équipements modernes[89]) et les défenseurs passent près de deux mois à préparer des fortifications après leur arrivée dans la ville le , notamment 27 forts[112]. Les Chinois prévoient d’utiliser Pyongyang comme quartier général à partir duquel ils vont reconquérir le reste de la péninsule de Corée[112].

peinture montrant plusieurs soldats de dos, dans une scène de guerre. Devant eux, des drapeaux rouges émergent d'un énorme panache de fumée blanche.
La bataille de Pyongyang, par Kanayama Heizō (en) (1933).

Avec la victoire de Seonghwan, les Japonais contrôlent désormais la partie méridionale et centrale de la péninsule, mais doivent rapidement renforcer leurs troupes s'ils veulent défaire les Chinois rassemblés au nord[113], d'autant plus qu'ils veulent éviter une campagne longue : les plans de l'armée impériale japonaise exigent de chasser les troupes des Qing avant l'arrivée de l'hiver[113]. Des renforts débarquent donc en Corée à Chemulpo et Wonsan (respectivement sur les côtes ouest et est de la Corée). Une flotte de 30 navires de transport est réquisitionnée pour le conflit et rassemblée près d'Hiroshima, principal port d’embarquement vers la Corée[114]. Le nombre de transports permet théoriquement aux Japonais de redéployer au maximum entre 10 000 et 15 000 hommes vers la Corée en un seul convoi[113], mais le déploiement des renforts est ralenti par le fait que les navires doivent aussi transporter un grand nombre de coolies, de matériel et d'approvisionnement, ce qui signifie que les Japonais ne peuvent en réalité redéployer qu’une brigade à la fois[113].

Peinture noir et blanc montrant des hommes sur des tables d'opérations sommaires dans une rue, entourés de militaires.
Peinture de Johann Schönberg (en) montrant des prisonniers de guerre chinois soignés par des Japonais.

À 4 h 30 le , la 1re armée japonaise converge finalement vers la ville de Pyongyang depuis quatre directions[111], avec un total de 23 800 soldats[115]. Le plan d’attaque prévoit qu'une brigade combinée mène un assaut frontal depuis le sud, tandis qu'une division attaquera depuis le sud-ouest. Des manœuvres de débordement doivent ensuite être menées par deux colonnes : celle de Wonsan et celle de Sangnyong. Si les Chinois tentent de battre en retraite, la colonne de Wonsan reçoit pour mission d’intercepter et de harceler l’ennemi dans sa fuite vers le nord-est[116]. L'attaque depuis le sud-ouest débute dans les premières heures du , mais est repoussée après douze heures de féroces combats, marqués par de fortes pluies qui détrempent le champ de bataille. Pendant ce temps, la brigade combinée attaque les forts protégeant la rive méridionale du fleuve Taedong. Cependant, l’artillerie japonaise est positionnée trop en arrière pour être efficace et, à la tombée de la nuit, les Japonais évacuent les quelques retranchements qu’ils ont capturés[116]. Parallèlement, les colonnes de Wonsan et de Sangnyong s’emparent de la forteresse chinoise de Moktan-tei, située au nord de Pyongyang. Depuis cette position, l’artillerie japonaise peut pilonner la ville par-dessus les murailles, ce qui contraint les Chinois à se rendre à 16 h 30 le . Comme la nuit tombe déjà, les Japonais refusent de rentrer dans Pyongyang avant le lendemain matin. Durant la soirée, de nombreuses troupes chinoises tentent de fuir vers la côte et vers la ville frontalière de Wiju (aujourd'hui Uiju, en Corée du Nord). Des tireurs japonais abattent un grand nombre de fuyards lors de ces tentatives. Suite à la reddition chinoise, les deux colonnes japonaises entrent sans opposition par la porte nord de la ville tôt le matin du . Cependant, les communications étant défaillantes, les troupes japonaises au sud de la ville renouvellent leur attaque au petit matin : elles sont surprises de ne trouver aucune résistance. Elles finissent par entrer dans Pyongyang par le sud plus tard dans la matinée[116].

Les Japonais perdent en tout 162 tués, 33 disparus et 438 blessés, tandis qu'environ 2000 Chinois sont tués (dont le général Zuo Baogui) et 700 sont faits prisonniers[117].

Peinture représentant un très grand nombre de personnages colorés dans une bataille.
Peinture chinoise anonyme représentant la bataille de Pyongyang.

Bataille du fleuve Yalu

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Estampe montrant une scène de bataille navale.
La bataille du fleuve Yalu, estampe de Kobayashi Kiyochika publiée en 1894.

Au début du mois de septembre, Li Hongzhang décide de renforcer les forces chinoises à Pyongyang en utilisant la flotte de Beiyang pour escorter des transports jusqu'à l'embouchure du Taedong[118]. Environ 4 500 soldats supplémentaires stationnés dans le Zhili doivent être redéployés au total. Le , la moitié des troupes embarque à Taku sur cinq transports spécialement affrétés et met le cap sur Dalian, où elles sont rejointes deux jours plus tard, le , par 2 000 soldats supplémentaires[118]. Initialement, l'amiral Ding (le commandant de la flotte de Beiyang) souhaite envoyer les transports sous une légère escorte composée de quelques navires seulement, tandis que la force principale de la flotte de Beiyang doit localiser et affronter directement la Flotte combinée afin d'empêcher les Japonais d'intercepter le convoi[118]. Mais l'apparition des croiseurs japonais Yoshino et Naniwa (en), en mission de reconnaissance près de Weihai, fait échouer ces plans, puisque les Chinois les prennent à tort pour l'avant-garde de toute la flotte[118]. En conséquence, le , toute la flotte de Beiyang quitte Dalian en direction de Weihaiwei, arrivant près de la péninsule du Shandong le lendemain. Les navires de guerre chinois passent toute la journée à croiser dans la zone, attendant les Japonais. Cependant, aucun navire ennemi n'étant aperçu, l'amiral Ding décide de retourner à Dalian, atteignant le port dans la matinée du [118]. Alors que les forces terrestres japonaises font leur jonction pour attaquer Pyongyang, l'amiral Itō devine correctement que les Chinois tenteront de renforcer leur armée en Corée par voie maritime. Dès le , la Flotte combinée fait donc route vers le nord afin de chercher la flotte de Beiyang le long des côtes coréennes et chinoises pour lui livrer bataille[119].

La victoire japonaise à Pyongyang réussit à repousser les troupes chinoises vers le Yalu, éliminant ainsi toute présence militaire chinoise dans la péninsule coréenne[120]. Peu avant le départ du convoi de renforts, Ding reçoit un message concernant la bataille de Pyongyang et son issue, qui rend donc inutile le redéploiement des troupes vers l'embouchure du Taedong[118]. Supposant correctement que la prochaine ligne de défense chinoise sera établie sur le Yalu, Ding prend l'initiative d'y redéployer les soldats embarqués[118]. Le , le convoi de cinq navires de transport quitte donc la baie de Dalian sous l'escorte des bâtiments de la flotte de Beiyang, parmi lesquels figurent les deux cuirassés Dingyuan et Zhenyuan (en)[118].

Ils atteignent l'embouchure du fleuve Yalu vers 18 h. Les transports, escortés par 4 vaisseaux et 2 torpilleurs, remontent immédiatement le fleuve et jettent l'ancre à environ une vingtaine de kilomètres de l'embouchure. Les troupes sont débarquées et l'opération se poursuit jusqu'au matin du [118]. Pendant ce temps, les navires restants de la flotte de Beiyang mouillent dans des eaux peu profondes à environ 15 km de la côte, au sud-ouest de l'embouchure du fleuve, où ils demeurent pour le reste de la journée et toute la nuit[118].

Photo noir et blanc d'un groupe de marins chinois sur le pont d'un navire.
Équipage du Zhiyuan (en) en 1894.

Le , à 9 h 20, la flotte de Beiyang quitte sa position et mène un exercice d'entraînement d'une durée d'une heure et demie avant de revenir à son mouillage précédent. Peu après, à 11 h 28, les observateurs à bord des navires chinois aperçoivent de la fumée provenant de bâtiments inconnus approchant depuis le sud-ouest et la flotte se porte à leurs rencontres[118]. Les deux flottes se rencontrent avec des formations différentes : la flotte chinoise, désorganisée par des erreurs de communication et les vitesses inégales des navires, adopte une formation en coin au lieu d’une ligne de bataille, tandis que les Japonais avancent en colonne avec une « escadre volante » de 4 croiseurs en tête[119], chargée d’attaquer le flanc droit chinois[121],[119]. Les Chinois ouvrent le feu à trop longue portée, sans résultat[119],[121], tandis que les Japonais attendent d’être à distance efficace avant de concentrer leurs canons à tirs rapides sur les croiseurs Chaoyong et Yangwei, rapidement mis hors de combat[122],[121].

L’escadre principale japonaise contourne ensuite la formation chinoise, prenant la flotte de Beiyang entre son feu et celui de l'escadre volante[122]. Les cuirassés Dingyuan et Zhenyuan résistent grâce à leur blindage, mais les tirs japonais déciment les équipages exposés sur le pont des navires[122]. Le croiseur Zhiyuan (en) tente sans succès d’éperonner un croiseur japonais avant d'être envoyé par le fond avec son commandant Deng Shichang[121].

Peinture montrant des navires au milieu d'une canonnade
Peinture chinoise anonyme, titrée « La bataille victorieuse du fleuve Yalu ».

À la tombée de la nuit, la formation principale de la flotte de Beiyang est pratiquement détruite : trois croiseurs sont coulés (un autre s'est échoué en prenant la fuite et sera détruit quelques jours plus tard), le reste de la flotte est en fuite et les cuirassés Dingyuan et Zhenyuan manquent de munitions[122],[121]. Les navires japonais subissent également des dégâts importants dans l'affrontement : le Yoshino est touché, l'Akagi (en) et le Saikyō Maru (tous deux chargés de transmettre des messages entre les navires au cours de la bataille) sont mis hors de combat, tandis que le Hiei traverse directement la ligne chinoise et encaisse de nombreux impacts[122],[121]. Le Matsushima (en), navire amiral de la flotte japonaise, est gravement endommagé par deux obus de 12 pouces (305 mm), provoquant près d’une centaine de victimes et forçant l’amiral Itō à transférer son pavillon sur un autre navire[122]. Malgré ces lourds dégâts, la bataille est tout de même une victoire japonaise, attribuable en bonne partie à la qualité supérieure de l'armement et des munitions du côté japonais[121]. Environ 850 marins chinois sont tués et 500 blessés, contre environ 180 morts et 200 blessés du côté japonais[121]. Cette défaite brise le moral des forces navales chinoises[123], tandis qu'elle représente une importante victoire de propagande pour le Japon[124],[121].

Invasion de la Mandchourie

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Photo noir et blanc d'un grand nombre d'hommes en uniforme militaire ou tenues traditionnelles devant une porte.
Des officiers japonais et coréens devant un dépôt de ravitaillement à Uiju, près de la frontière avec la Mandchourie.

Après la prise de Pyongyang et la défaite de la flotte chinoise près du Yalu, les Japonais concentrent leurs efforts sur la capture des deux principales bases navales protégeant les accès à Pékin : Lüshunkou sur la péninsule du Liaodong dans le nord-est de la Chine (Mandchourie), et Weihaiwei sur la péninsule du Shandong, chacune située de part et d’autre de l’entrée de la mer de Bohai. Le plan japonais prévoit des débarquements simultanés de troupes fraîches près de ces bases, tandis que les forces déjà engagées en Corée avanceraient en Mandchourie afin de mener une manœuvre en tenaille sur Pékin[125].

Après avoir été vaincues à Pyongyang, les forces chinoises abandonnent le nord de la Corée et se replient sur des positions défensives le long de leur rive du fleuve Yalu, notamment à Jiuliancheng, où de nouvelles fortifications sont construites[126]. Les troupes les mieux équipées ayant déjà été engagées en Corée, le gouvernement Qing doit mobiliser d’autres unités pour défendre la Mandchourie, dont des éléments partiellement réorganisés de l’armée de l’Étendard Vert[89]. Les forces chinoises à Jiuliancheng sont placées sous le commandement du général Song Qing[126].

Estampe d'Utagawa Kokunimasa réalisée en , montrant la décapitation pour l'exemple de 38 prisonniers de guerre chinois par des soldats japonais. Le texte de propagande au-dessus de l'illustration explique que cet acte aurait été une solution de dernier recours face à la brutalité des prisonniers chinois, qui auraient attaqué et brutalisé le personnel et les patients d'un hôpital de la Croix Rouge.

La 1re armée japonaise du général Yamagata Aritomo marche depuis Pyongyang et atteint le Yalu le . La stratégie de Yamagata consiste à simuler une attaque frontale contre les principales positions de l’armée chinoise à Jiuliancheng, tandis que ses forces principales doivent déborder leur adversaire à Hushan. Durant la nuit du , les Japonais parviennent à installer un pont flottant sur le fleuve Yalu sans être détectés, directement en face des fortifications chinoises. La 3e division, sous le commandement du général Katsura Tarō, mène une attaque de nuit sur Hushan le , pour découvrir que la majeure partie de la garnison chinoise a abandonné ses positions la nuit précédente. De même, la 5e division de Nozu Michitsura, en traversant vers Jiuliancheng, trouve les positions désertées, avec seulement une arrière-garde offrant une résistance symbolique. En moins de trois heures, les fortifications chinoises dans ces deux secteurs passent sous contrôle japonais[127].

Une partie des troupes chinoises se retire d’abord vers Fengcheng, avant d’abandonner cette ville le alors que les Japonais les poursuivent. Ces derniers l’occupent, et le ils prennent Xiuyan, plus à l'ouest[126]. Ayant ainsi établi leur contrôle sur la région frontalière, les Japonais prévoient ensuite de se déplacer vers le sud le long de la côte pour prendre Lüshunkou et d’autres villes de la région (dont Jinzhou et Dalian), afin de pouvoir débarquer davantage de troupes. Les forces de Song Qing se replient dans la direction opposée, vers Mukden, qui possède une importance symbolique pour la dynastie Qing, originaire de cette région[128]. La 2e armée japonaise sous le commandement du général Ōyama Iwao débarque le sur la péninsule du Liaodong en préparation de l’offensive vers Lüshunkou[129].

Bataille et massacre de Lüshunkou

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Photo noir et blanc montrant une quinzaine d'hommes en train d'escalader un rempart à mains nues.
Des soldats japonais en train d'escalader le mur ouest du château de Jinzhou, photographiés par Kamei Koreaki.

L’objectif stratégique suivant du Japon est de s’emparer de la base navale fortement défendue et stratégiquement importante de Lüshunkou, connue en Occident sous le nom de « Port-Arthur ». Cette station navale a nécessité seize années de construction de la part du gouvernement Qing et est considérée à l'époque comme supérieure à Hong Kong par ses installations. Protégée par un terrain vallonné et renforcée par des fortifications ainsi qu’une puissante artillerie, elle est largement considérée comme une forteresse imprenable. Lüshunkou est également la seule installation disposant de formes de radoub et d’équipements modernes capables de réparer les navires de guerre de la flotte de Beiyang, et sa perte signifierait donc que la Chine ne possèderait plus la capacité de réparer les navires endommagés au combat. La position de Lüshunkou, à l’entrée du golfe de Bohai, signifie également que la ville contrôle en partie les approches maritimes de Pékin[130]. Malgré la solidité des fortifications, les défenseurs chinois sont en sous-nombre : il faudrait 22 000 hommes pour tenir la place-forte, là ou seulement 14 000 y sont présents[131].

Le , les troupes de Nogi Maresuke (débarquées le avec le reste de la 2e armée) prennent la ville fortifiée de Jinzhou avec très peu de résistance. La péninsule du Liaodong se rétrécit à seulement km de large au-delà de Jinzhou, de sorte qu’avec la ville aux mains du Japon, Lüshunkou se retrouve accessible uniquement par la mer[130].

Le lendemain, le , Nogi entre dans la ville portuaire de Dalian sans rencontrer de résistance, ses défenseurs s’étant enfuis vers Lüshunkou la nuit précédente. La capture des installations portuaires intactes facilite grandement la logistique japonaise. Dans leur précipitation à partir, les défenseurs ont même laissé derrière eux des plans des champs de mines ainsi que des détails concernant les défenses de Lüshunkou[130]. La flotte de Beiyang abandonne également son port d'attache, perdant le cuirassé Zhenyuan (en) dans la manœuvre lorsqu'il heurte des rochers à l'entrée du port de Weihaiwei, qui sert de refuge à la flotte[130]. Le , des escarmouches débutent autour de Lüshunkou, semant la panique dans la garnison, qui commence à abandonner la place (la plupart des officiers embarque sur deux navires, abandonnant leurs hommes à leur sort)[130]. L'assaut japonais sur la ville en elle-même, lancé dans la soirée du 21, est conclu pour le matin du 22 : Lüshunkou tombe, pour seulement 40 victimes et 200 blessés côté japonais[130].

Photo noir et blanc montrant un grand nombre de soldats posant au milieu de cadavres jonchant le sol.
Soldats japonais durant le massacre de Lüshunkou.

Après la capture de la ville, les Japonais sont enragés par ce qu'ils y découvrent : les corps mutilés et démembrés de plusieurs des leurs, faits prisonniers plus tôt par les Chinois. Le gouvernement Qing offre en effet des primes pour les prisonniers de guerre, ou pour leurs têtes ou autres parties du corps, incitant donc ses troupes à ce genre d'acte[132]. Les troupes qui rentrent dans Lüshunkou vers 2 h du matin le commencent donc immédiatement à se venger sur la population qui demeure dans le port, massacrant soldats et civils sans discrimination. Makio Okabe, soldat de la 1re division, raconte ainsi dans son journal[133]:

En entrant dans la ville de Lüshunkou, nous avons vu la tête d’un soldat japonais exposée sur un pieu en bois. Cela nous a remplis de rage et d’une envie de massacrer tous les soldats chinois. Nous avons tué tous ceux que nous avons croisés dans la ville. Les rues étaient jonchées de cadavres, si nombreux qu’ils nous bloquaient le passage. Nous avons tué des gens chez eux ; en gros, il n’y avait pas une seule maison qui ne comptait pas entre trois et six morts. Le sang coulait à flots et l’odeur était épouvantable. Nous avons envoyé des patrouilles de recherche. Nous en avons abattu certains, en avons tailladé d’autres. Les troupes chinoises ont simplement lâché leurs armes et pris la fuite. Tirer et taillader, c’était une joie sans limite.

Le massacre se poursuit durant les jours suivants et est observé par plusieurs témoins occidentaux, parmi lesquels Frederic Villiers, James Creelman du New York World et Thomas Cowan, correspondant du Times. Cowan décrit ce qu’il voit dans sa correspondance privée[134] :

Le jeudi, le vendredi, le samedi et le dimanche furent employés par la soldatesque au meurtre et au pillage du lever du jour jusqu’à la nuit, aux mutilations, à toutes les formes concevables d’atrocités innommables, jusqu’à ce que la ville devienne un infernal spectacle dont on se rappelle avec un frisson d’effroi jusqu’à son dernier jour. J’ai vu des cadavres de femmes et d’enfants, trois ou quatre dans les rues, davantage dans l’eau... Les corps d’hommes jonchaient les rues par centaines, peut-être par milliers, car nous ne pouvions les compter : certains sans un seul membre intact, certains avec la tête tailladée, [...] certains éventrés [...], éviscérés et démembrés, avec parfois un coup de poignard ou de baïonnette porté aux parties intimes. J’ai vu des groupes de prisonniers attachés ensemble, les mains liées derrière le dos, criblés de balles pendant cinq minutes puis taillés en pièces. J’ai vu une jonque échouée sur la plage, remplie de fugitifs des deux sexes et de tous âges, frappée salve après salve jusqu’à ce que...je ne peux en dire davantage...

Photos d'un grand nombre de soldats et de cadavres, dont certains sont transportés vers une fosse visible à l'arrière plan.
Photo de Kamei Koreaki intitulée « Enterrement des morts ennemis à Port-Arthur ». En réalité il est impossible de savoir s'il s'agit de soldats ou de civils chinois.

L’ampleur et le bilan du massacre continuent de faire débat[135]. Les estimations d'époque varient entre 2 600 et 60 000 morts[136]. Les participants japonais rapportent des montagnes de cadavres, mais le nombre de morts n’a jamais été officiellement calculé, faute de statistique précise sur la population de la ville à ce moment. Les témoins occidentaux sont ceux qui donnent les bilans les plus élevés, tandis que les rapports chinois d'époque évoquent 2 600 à 2 700 morts dans la ville, auxquels s'ajoute un nombre indéterminés de victimes dans les campagnes alentours[136]. Le massacre n'est révélé dans la presse occidentale que vers , et vient ternir considérablement l'image internationale du Japon[137]. Le pays, cependant, accuse ces témoignages occidentaux d'être à la fois exagérés et hypocrites. Malgré la volonté du ministre japonais des Affaires étrangères de lancer une enquête, celle-ci est entravée[132] et ne débouche sur rien[137]. La presse japonaise ne s'étends pas sur l'affaire[132], et la presse chinoise non plus, dans la mesure ou raconter le massacre reviendrait à raconter aussi la défaite humiliante qui l'a précédé[138].

Siège de Weihaiwei

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Photo noir et blanc montrant une plage et de nombreux navires de toutes tailles.
Débarquement des troupes japonaises près de Rongcheng, photographié par Ogawa Kazumasa le .

La prochaine étape de la campagne japonaise est la capture de Weihaiwei, le refuge de la flotte de Beiyang. Cela donnerait aux Japonais le contrôle total des approches maritimes de Pékin et éliminerait définitivement toute menace que pourrait présenter la flotte chinoise[139]. Comme Lüshunkou avant elle, Weihaiwei est une base navale très bien fortifiée, notamment grâce à l'aide de conseillers occidentaux : deux îlots fortifiés protègent sa baie, qui est ensuite défendue par un réseaux de douze forts équipés de canons modernes, tandis que des barrages flottants bloquent l'accès au port, dans lequel la flotte de Beiyang est stationnée[140].

La campagne débute le par le bombardement de la ville de Dengzhou, située à environ 160 km à l’ouest de Weihaiwei, par des croiseurs de la Marine impériale japonaise pour détourner l’attention du débarquement des troupes de la 2e armée à Rongcheng, à l’est de Weihaiwei. Les forces japonaises, composées de la 2e et de la 6e division (moins sa 12e brigade, laissée en garnison à Lüshunkou) achèvent leur débarquement sans opposition le [141].

Les Japonais se divisent en deux colonnes, l’une suivant la route côtière, l’autre progressant difficilement sur un chemin plus à l’intérieur des terres, les deux quittant Rongcheng le 26[141]. Le calendrier de l’attaque a été planifié pour coïncider avec le Nouvel An chinois, et les Japonais n'ont rencontré aucune résistance lorsqu'ils arrivent en vue de Weihaiwei le [139].

Photo noir et blanc montrant une ligne d'hommes, dans le lointain, dans une plaine enneigée.
Ligne de soldats japonais d'une partie du 5e régiment, 4e brigade d'infanterie, 2e division, lors de l'attaque de Weihaiwei, le .

Le 30, ils lancent une attaque sur trois fronts contre les fortifications terrestres au sud et à l’est de la ville. Elle est cependant entravée par le froid rigoureux de l’hiver et des conditions de blizzard, avec des températures descendant jusqu’à −6 °C. L’armée du Huai résiste pendant environ neuf heures avant de se replier en laissant les fortifications largement intactes aux mains des Japonais, qui entrent ensuite dans la ville le sans opposition, la garnison ayant fui la nuit précédente[139]. Les canons des fortifications terrestres étant désormais aux mains des Japonais et en position de tirer sur la flotte de Beiyang, la situation de l’amiral Ding Ruchang devient précaire. De plus, les Japonais parviennent à retirer la chaîne protégeant le mouillage le , permettant à leurs torpilleurs de mener des attaques nocturnes répétées contre les navires chinois[139]. Une attaque de la flotte japonaise le endommage gravement le Dingyuan et coule trois autres navires. Les équipages des torpilleurs restants se mutinent et tentent de s’échapper avec leurs navires vers Yantai, mais six sont détruits et les sept autres capturés par les Japonais[139].

Navires chinois répondant aux tirs japonais effectués depuis les forts de Weihaiwei. La photo est prise à l'ouest de l'entrée ouest du port, et les navires sont stationnés devant l'île Liugong, le quartier-général de l'amiral Ding. Photo prise le .

Alors qu’une défaite chinoise paraît certaine, l’amiral Itō Sukeyuki adresse un appel à son homologue chinois, l'invitant à capituler. Itō conseille également à Ding d’accepter l’asile politique au Japon jusqu’à la fin de la guerre, puis de retourner dans son pays natal afin d’aider la Chine à le réformer. Ding refuse, puis se suicide par overdose d’opium dans son bureau à son quartier général sur l'île Liugong[94]. Son adjoint, l’amiral Liu Buchan, après avoir ordonné le sabordage de son navire de guerre à l’aide d’explosifs, se suicide également[94].

Le commandement de la flotte de Beiyang revient alors au vice-amiral d'origine écossaise John McClure (passé au service de la marine impériale chinoise au début de la guerre), qui rédige une lettre de reddition au nom de l’amiral Ding, la fait traduire en chinois et la transmet aux Japonais dans la matinée du . Selon les termes de la lettre, les navires, forts et stocks restants sont remis aux Japonais. McClure demande que toutes les troupes chinoises, les civils et les conseillers militaires étrangers soient autorisés à partir sans être inquiétés, et suggère que l’escadre britannique de Chine supervise l’application de l’accord de reddition[142]. L’amiral Itō, malgré les réserves de certains membres de son état-major, accepte l’ensemble des conditions[142]. La manière dont l’amiral Ding se donne la mort fait de lui un héros tragique aux yeux des Japonais, et Itō insiste en outre pour que son corps soit traité avec respect[142].

Estampe en couleur montrant deux hommes en tenue chinoise dans une pièce. L'un des deux est visiblement affligé, et garde la tête baissée.
Estampe de Toshihide Migita publiée en 1895, représentant Ding Ruchang peu avant son suicide.

Poursuite de l'offensive et pourparlers de paix

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Photo noir et blanc de plusieurs cadavres gisant dans un trou. Au centre, isolé, l'un d'eux est complètement carbonisé
Cadavres de soldats chinois sur une route, à l'est de Weihaiwei, le .

Après la chute de Weihaiwei le et l’adoucissement des rigoureuses conditions hivernales, les troupes japonaises poursuivent leur avancée vers le sud de la Mandchourie et le nord de la Chine, tandis que des pourparlers de paix s'engagent.

La Chine avait déjà tenté de négocier après la chute de Lüshunkou. Deux représentants arrivent en effet à Hiroshima le , mais les négociations tournent court. Les deux envoyés sont Gustav Detring (un Allemand, commissaire des douanes de Tianjin et proche de Li Hongzhang) et Alexander Michie (un journaliste britannique basé à Tianjin, qui n'a aucun rôle dans le gouvernement chinois). Le statut des deux hommes illustre aux yeux des Japonais et de la presse occidentale le manque de sérieux et l'insincérité des Chinois, et le Premier ministre japonais refuse de les recevoir[143]. La Chine demande ensuite un cessez-le-feu le , que les Japonais refusent, désirant maintenir la pression militaire le temps des négociations[144]. Après l’échec de ces tentatives, les troupes de la 3e division du général Katsura Tarō repoussent une tentative chinoise de reprendre la ville de Haicheng le , puis s’emparent de Liaoyang le et de Yingkou le 6[145]. Il ne reste alors plus aucune force chinoise entre les Japonais et la passe de Shanhai, qui relie la Mandchourie au Zhili, ce qui permet ainsi aux Japonais de contrôler les approches terrestres de Tianjin et de Pékin (en plus des approches maritimes pour cette dernière)[145].

Estampe en couleur montrant des hommes en tenues chinoises, en costumes occidentaux ou en uniforme militaires, debout ou assis autour d'une table.
Estampe de Tsuchiya Koitsu montrant les négociations menée à Hiroshima en février 1895. De gauche à droite : Shao Youlian , Zhang Yinhuan, Charles Denby Jr. (diplomate américain spécialiste de la Chine), Edwin Dun (rancher américain servant aussi de conseiller économique au Japon), Itō Hirobumi et Mutsu Munemitsu.

Après ce premier échec des négociations, la Chine organise une deuxième mission, menée cette fois par des diplomates plus expérimentés : Zhang Yinhuan (ambassadeur aux États-Unis, en Espagne et au Pérou) et Shao Youlian (ancien chargé d'affaires à Saint-Pétersbourg et gouverneur de Taïwan)[146]. La mission est renforcée par la présence de John W. Foster, ancien secrétaire d'État américain de 1892 à 1893, qui sert de conseiller spécial[144]. La présence de Foster donne à la presse japonaise l'espoir d'engager des négociations sérieuses[147]. Ce dernier juge cependant que le choix des émissaires chinois est une fois de plus malencontreux : Zhang est un diplomate crédible mais d'un rang très bas, tandis que Shao n'est des Japonais que pour les primes qu'il offre aux soldats qui lui présenterait des têtes de combattants japonais[147]. Le choix des émissaires chinois est principalement motivé par des considérations de prestige : envoyer ces personnages est une façon de signifier le mépris de l'empire Qing pour son voisin[148]. Le , Zhang, Shao et Foster sont encore à Shanghai, où ils attendent des accréditations suffisantes pour engager des pourparlers avec le gouvernement japonais. Le 31, ils arrivent à Hiroshima[149], et engagent les négociations le lendemain[150]. Les Japonais se servent de la différence entre leur mandat et celui des Chinois pour mettre rapidement fin aux discussions : là où les premiers ont les mains libres pour conclure et signer des documents préliminaires à un traité de paix, les seconds doivent attendre de recevoir des autorisations de Pékin par télégraphe avant de prendre la moindre décision. Le , Itō Hirobumi met donc fin aux négociations, malgré les tentatives de Zhang de se procurer les documents nécessaires[151].

Il faut ensuite un mois et demi aux Chinois pour lancer une troisième mission : entretemps, Weihaiwei est tombée, la flotte de Beiyang n'existe plus et Pékin est menacée par terre et par mer[152]. La Chine cède donc aux demandes japonaises et envoie Li Hongzhang pour mener les négociations directement sur le sol japonais (les Chinois cherchent d'abord à les mener sur leur propre sol)[153]. Le , Li et une suite d'une centaine de personnes arrivent à Shimonoseki pour engager les discussions. Une nouvelle fois, le Japon exige pour un armistice des conditions inacceptables pour les Chinois (comme le contrôle de la seule voie ferrée du pays, la cession de Tianjin ou l'occupation d'une partie du pays, financée par la Chine elle-même)[154]. Le , Li refuse donc cette proposition et les Japonais doivent soumettre une nouvelle offre le lendemain matin. Sur le chemin du retour vers son logis, Toyotarō Koyama, un jeune nationaliste japonais, réussit à blesser Li à la joue d'un tir de pistolet. Malgré la blessure, le représentant chinois choisit de ne pas être opéré pour retirer la balle de son visage et préfère poursuivre les négociations : plus que la blessure, Li se soucie de son honneur, qu'il considère sali par cette tentative d'assassinat[155].

L'affaire fait cependant basculer les négociations : l'empereur Meiji envoie ses propres médecins au chevet de Li et publie une excuse au gouvernement chinois, tandis que la classe politique, l'opinion publique et la presse japonaise considère l'incident comme une tache sur l'honneur et la réputation du pays[156]. Meiji propose dans la foulée un cessez-le-feu partiel de trois semaines aux Chinois, dont il exclue toutefois Taïwan et les îles Pescadores[156]. L'accord est signé le [156].

Invasion des îles Pescadores

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Photo noir et blanc d'une plage vers laquelle se dirige un grand nombre de barques et de vaisseaux de guerre.
Débarquement des troupes japonaises le , photographié par Ogawa Kazumasa.

Avant même le début des négociations de paix à Shimonoseki, les Japonais commencent les préparatifs pour la conquête de Taïwan. Toutefois, la première opération vise non pas l’île elle-même, mais les îles Pescadores, qui, en raison de leur position stratégique au large de la côte occidentale, doivent servir de point d’appui pour de futures opérations contre Taïwan[157]. Le , un corps expéditionnaire japonais composé d’un régiment d’infanterie renforcé de 2 800 hommes et d’une batterie d’artillerie embarque à bord de cinq transports et quitte Hiroshima pour Sasebo, où il arrive trois jours plus tard[157]. Le 15, les cinq transports, escortés par sept croiseurs et cinq torpilleurs, quittent Sasebo en direction du sud. La flotte japonaise atteint les Pescadores dans la nuit du , mais rencontre un temps orageux, en raison duquel les débarquements sont reportés au 23, lorsque le temps s’éclaircit[158].

Carte en couleur d'un petit archipel
Carte des îles Pescadores. Les délimitations et les noms correspondent aux subdivisions administratives modernes de ces îles au sein de la République de Chine.

Dans la matinée du , les navires de guerre japonais commencent le bombardement des positions chinoises autour du port de Lizhangjiao. Un fort protégeant le port est rapidement réduit au silence puis les troupes japonaises commencent leur débarquement vers midi. De manière inattendue, alors que l’opération est en cours, les canons du fort rouvrent le feu, provoquant une certaine confusion parmi les troupes japonaises. Toutefois, ils se taisent rapidement après avoir été bombardés une nouvelle fois par les croiseurs[158]. À 14 h, Lizhangjiao est sous contrôle japonais. Après avoir renforcé les positions capturées, les troupes japonaises marchent le lendemain matin sur Magong, la plus grande ville de l'archipel. Les Chinois opposent une résistance symbolique et, après une brève escarmouche, abandonnent leurs positions et se replient vers l’île voisine de Xiyu. À 11 h 30 le 24, les Japonais entrent dans Magong, mais dès qu’ils prennent les forts côtiers de la ville, ils sont pris sous le feu de la batterie côtière chinoise de Xiyu. Le bombardement reste sans réponse jusqu’à la nuit, les Chinois ayant détruit tous les canons de Magong avant leur retraite, tandis que les navires japonais craignent d’entrer dans le détroit séparant les îles Penghu et Xiyu en raison de potentielles mines marines. Toutefois, le bombardement ne cause aucune perte sérieuse parmi les forces japonaises. Durant la nuit, un petit détachement d’artilleurs de marine composé de 30 hommes parvient à remettre en état de fonctionnement l’un des canons de la batterie côtière de Magong. À l’aube, le canon commence à bombarder les positions chinoises sur Xiyu, mais les pièces adverses ne répondent pas. Les Japonais traversent ensuite l’étroit détroit et atteignent Xiyu, découvrant que les troupes chinoises ont abandonné leurs positions durant la nuit et se sont enfuies à bord de navires locaux[158].

Photo noir et blanc montrant un drapeau impérial japonais flottant sur les remparts d'un fort côtier, avec la mer en fond.
Drapeau japonais flottant sur Xiyu, après sa prise le .

Les navires de guerre japonais investissent le détroit le lendemain et, après avoir constaté l’absence de mines, pénètrent dans le port de Magong. Le , toutes les îles de l’archipel des Pescadores sont sous contrôle japonais et le contre-amiral Tanaka Tsunatsune est nommé gouverneur. Au cours de la campagne, les Japonais perdent 28 tués ou blessés, tandis que les pertes chinoises s’élèvent à près de 350 tués ou blessés et près de 1 000 prisonniers[158].

Fin de la guerre

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Traité de Shimonoseki et Triple intervention

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Photo couleur d'une salle de musée avec une table autour de laquelle se trouvent plusieurs chaises. Le tout est derrière une vitre.
Reconstution de la salle des négociations du traité de Shimonoseki. Le lieu original de la signature du traité (l'hôtel Shunpanrō) a été détruit pendant la Seconde Guerre mondiale, puis rebâti.

Le traité de Shimonoseki est finalement signé le et met ainsi fin à la guerre sino-japonaise. La Chine reconnaît l’indépendance et l'autonomie totale de la Corée et cède au Japon la péninsule du Liaodong, Taïwan et les îles Pescadores « à perpétuité »[159]. Les habitants de ces zones annexées sont obligés d'obtenir la nationalité japonaise[159]. En outre, la Chine doit verser au Japon 200 millions de taels d'argent (chinois : 庫平 ; pinyin : Kùpíng), soit près de 7 400 tonnes d'argent au titre des réparations de guerre, qui doivent être payées en quatre ans et demi. Les traités commerciaux sino-japonais sont également renégociés pour être amenés aux niveaux des traités signés avec les pays occidentaux, tandis que quatre villes chinoises sont ouvertes au commerce international : Shashi, Chongqing, Suzhou, Hangzhou[160]. La navigation est également ouverte aux Japonais sur le Yangtsé[160]. Enfin, le traité prévoit l'occupation militaire de Weihaiwei et Shenyang, le temps que la Chine paie les indemnités de guerre[159].

Les termes de ce traité (annexations, forte indemnité de guerre, occupation de villes jusqu'au paiement etc.) se rapprochent de ceux imposés par l'Allemagne à la France après la guerre de 1870 : c'est une volonté de Itō Hirobumi, qui a déjà oeuvré à modelé la constitution japonaise sur le modèle prussien[161]. Il aura cependant sur le long terme les mêmes effets : là où l'annexation de l'Alsace-Lorraine est l'une des causes menant à la Première Guerre mondiale, l'annexation de la péninsule du Liaodong va mener à la guerre russo-japonaise dix ans plus tard[161].

Carte montrant la péninsule coréenne en bleu, Taïwan en rouge et la péninsule du Liaodong en vert.
Carte des changements territoriaux liés au traité de Shimonoseki. En bleu : la Corée, qui passe dans la sphère d'influence japonaise, en rouge : les territoires annexés par le Japon, en vert : les territoires annexés par le Japon mais rétrocédés après la Triple intervention.

Les relations entre le Japon et les puissances occidentales sont justement tendues par les termes de ce traité, malgré les tentatives japonaises régulières de ménager ces relations avant et pendant la guerre[162]. La presse comme la classe politique japonaise craint en effet qu'une victoire trop rapide et complète n'entraîne une intervention occidentale pour empêcher le Japon d'acquérir une position hégémonique en Asie[163]. L'empire le plus inquiet à ce sujet et la Russie, qui se sent menacée par la présence du Japon sur le continent, qui mettrait en péril le développement des infrastructures russes en Sibérie orientale, principalement le réseau ferroviaire en cours d'installation[164]. Dès la fin 1894, la Russie masse des forces navales et terrestres à Vladivostok pour se préparer à envahir la Mandchourie[165]. L'Allemagne, bien qu'elle ne souhaite pas intervenir dans le conflit sino-japonais, finit cependant par avertir secrètement le Japon d'un risque d'intervention, par un télégramme le [166]. Le jeune Kaiser Guillaume II veut en effet à ce moment garantir à son pays une place de choix dans le démembrement de la Chine, tel qu'il est envisagé après la fin de la guerre[167]. Le (et probablement à l'initiative des Allemands[167],[168]), les ministres des affaires étrangères russes, allemands et français adressent un nouveau « conseil amical » au Japon, demandant de rétrocéder à la Chine la péninsule du Liaodong, dont l'occupation est « une menace constante pour la capitale de la Chine et [...] un obstacle perpétuel à la paix en Extrême-Orient »[167]. Cette fois, le Japon comprend la menace voilée des trois pays, dont les forces combinées ne lui laisserait aucune chance en cas d'affrontement[169]. Le , Meiji publie un rescrit impérial acceptant la demande des « puissances amies », en échange de 30 millions de taëls d’argent supplémentaires[170]. La Triple intervention est un choc pour le Japon : le résultat de la guerre sino-japonaise avait fait croire au pays qu'il était devenu l'égal des puissances occidentales, mais la rétrocession de la péninsule du Liaodong démontre que ces prétentions sont prématurées[171]. L'affaire entraîne une vague de colère dans la société et la presse japonaise, à laquelle le gouvernement répond par une répression sévère[172]. Sur le long terme, la Triple intervention convainc les dirigeants et la population du Japon que seule la force peut lui permettre d'atteindre ses ambitions, et que cela passe par la puissance militaire et un nationalisme agressif et expansionniste[172].

Invasion de Taïwan

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Photo noir et blanc d'un grand groupe de soldats en uniforme blanc, debout ou assis dans l'herbe en bord de rivière.
Troupes japonaises du 5e régiment d'infanterie, au repos près de la porte nord de Taipei, le .

Le , avant que les troupes japonaises n'aient pu atteindre Taïwan pour appliquer le traité de Shimonoseki, une république est proclamée sur l'île, avec à sa tête Tang Jingsong. Tang agit sous la pression des notables taïwanais, qui demandent la création d'un État insulaire temporaire afin de résister à l'annexion[173], avant de réintégrer l'Empire Qing[174]. La Chine demande cependant à Tang de regagner le continent, ce qu'il refuse, préférant se plier aux demandes des notables[174]. Son choix irrite le pouvoir chinois, qui craint qu'il ne relance les hostilités avec le Japon. La république n'a pas plus la sympathie des Occidentaux, puisque son caractère temporaire est explicitement mentionné dans sa constitution[174].

La république de Formose sera donc éphémère : les troupes de la Garde impériale japonaise débarquent dans le nord de Taïwan le et s'emparent du port de Keelung le [174]. Le lendemain, le transfert de souveraineté sur l'île est déclaré, et deux jours plus tard, Tang ainsi que tout son gouvernement fuient vers le continent[174]. Le commandement des maigres forces militaires de la république de Formose revient alors à Liu Yongfu, basé dans le sud de l'île. Les forces japonaises s'emparent de la capitale, Taipei, le (le siège du gouvernement est ensuite transféré à Tainan)[174]. Cette dernière ville tombe à son tour à la mi-octobre, et Liu s'enfuit à son tour vers la Chine le  : la République de Formose chute le lendemain[174].

Photo noir et blanc montrant un militaire en uniforme assis sur un fauteuil sur une plage, entouré de quatre autres militaires, debout ou assis en tailleur dans le sable.
Le prince Kitashirakawa Yoshihisa (assis sur le fauteuil), peu de temps après son débarquement à Gongliao. Il est le commandant de la division de la Garde impériale pendant l'invasion de Taïwan, et subit le même sort que nombre de ses hommes : sur les 12 000 hommes qui débarquent avec lui, seuls 7 000 sont encore en état de combattre lors de l'invasion du sud de Taïwan[175].

Même si militairement, l'invasion de Taïwan est un succès facile, l'armée impériale subit des pertes énormes à causes des maladies. Seulement 164 hommes sont tués et 515 blessés au combat, contre 4 642 morts de maladies, sur un peu plus de 50 000 hommes[176]. Plus de 21 000 soldats malades doivent être renvoyés au Japon pour recevoir des soins, et 5 000 autres doivent être traités sur place car leur état de santé ne permet pas leur transport[176]. Le choléra, la malaria ainsi que les maladies intestinales ralentissent considérablement les opérations, et emportent aussi des officiers supérieurs, comme le prince général Kitashirakawa Yoshihisa, qui meurt de la malaria le à Tainan[177]. La situation sanitaire des troupes d'occupation japonaises à Taïwan (et de la population générale, par ailleurs) va être un problème persistant pour le nouveau colonisateur : sur les six premières années d'occupation, l'armée va enregistrer 246 000 malades et 2 571 morts[178].

Conséquences

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Le coût humain de la première guerre sino-japonaise est pratiquement impossible à estimer précisément[69].

Côté chinois, le gouvernement ne dispose pas pendant la guerre de chiffres précis sur les effectifs de ses armées : les chiffres des pertes sont donc naturellement peu fiables. Cela s'explique par plusieurs facteurs. Les structures de commandement étant provinciales et pas nationales, aucune gestion centralisée des statistiques n'existe. De plus, nombre de commandants chinois avaient l'habitude de mentir sur leurs effectifs pour s'enrichir grâce au ravitaillement supplémentaire qu'ils pouvaient obtenir de cette façon. Enfin, l'armée chinoise bat en retraite pendant la totalité de la guerre, un contexte qui n'est jamais favorable à la comptabilisation des pertes[69]. Les estimations d'époque, jamais réellement révisées depuis, évoquent cependant environ 35 000 tués et blessés au combat (sans compter les morts de maladies)[82].

Côté japonais, le gouvernement de Meiji connaît probablement avec précision le nombre de ses troupes sur le terrain, mais n'a aucun intérêt à divulguer ces informations, et encore moins ses pertes, que ce soit pour des raisons de sécurité nationale ou pour éviter de choquer l'opinion publique[69]. Le bilan officiel du gouvernement japonais à la fin de la guerre fait état de 1 005 tués et 4 922 blessés au combat, ainsi que de 16 866 morts de maladies[82]. Comme dans le cas de la Chine, ce bilan n'a pas été révisé ou réestimé depuis la fin de la guerre[82].

Changements de perception des puissances en Asie

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Photo noir et blanc d'une rue passante dominée par une immense arche pavoisée de drapeaux japonais.
Arche triomphale à Hibiya (Tokyo) le , jour de fête de la victoire japonaise.

La principale conséquence géopolitique de la guerre sino-japonaise est de faire basculer le statut de puissance dominante en Asie de la Chine vers le Japon. L'ampleur et la vitesse de la défaite chinoise est une surprise pour tous les observateurs, qui s'attendent au début du conflit à ce que la taille et la population du pays compense les faiblesses de ses armées[179]. L'importance historique du résultat de cette guerre est perçue directement par les contemporains : Itō Hirobumi considère ainsi la victoire comme le plus grand événement depuis le début de l'histoire japonaise[180].

Le changement d'équilibre des puissances est plus « mental » que matériel : l'immense majorité de la Chine n'est pas touchée par la guerre, les institutions restent en place etc, mais le déclin et la déchéance du pays est désormais vue comme irrémédiable, surtout par les Occidentaux. La trajectoire du Japon constitue également une première dans le monde chinois : pour la première fois, un pays influencé par la Chine se détourne de ce qui a été le modèle de civilisation asiatique pendant des siècles, et réussit même à vaincre la Chine, qui se considère elle-même comme la seule civilisation au monde[180]. Cette défaite remet en cause les fondements mêmes de la pensée chinoise, qui est forcée d'admettre que d'autres modèles existent et peuvent être valables. Le pays est alors contraint de s'engager pleinement à son tour dans un mouvement de modernisation dans la décennie suivant la fin de la guerre[181].

Photo noir et blanc d'un quai de gare bondé.
Retour des soldats de la 1re division de l'armée impériale japonaise à la gare d'Aoyama, pour la célébration de la victoire le .

La place du Japon sur la scène internationale évolue elle aussi plus « mentalement » que matériellement. Là encore, la guerre ne remet pas en cause les structures du pays, ni même de son armée. L'armée impériale japonaise est déjà moderne depuis une vingtaine d'années au déclenchement de la guerre, et a déjà démontré son efficacité sur la scène intérieure, par exemple lors de la répression de la rébellion de Satsuma en 1877[182]. Mais les Occidentaux n'y ont pas réellement prêté attention à l'époque et ne mesurent donc la modernisation du Japon que lors de la guerre sino-japonaise, qui fait soudainement entrer le pays dans le cercle restreint des puissances mondiales[182]. Sur la scène intérieure, la guerre contre la Chine s'avère un puissant outil d'unification nationale : la victoire légitimise les réformes de Meiji, et permet aux Japonais de se séparer de l'influence chinoise pour développer un modèle propre. Avant l'ère Meiji, la culture chinoise était extrêmement valorisée chez son voisin. L'incompétence et la brutalité qui caractérise la conduite chinoise pendant la guerre met définitivement fin à cette ère[183].

Déclin et démembrement de la Chine impériale

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La situation de la Chine au sortir de la guerre est extrêmement difficile : même si la dynastie Qing n'est pas renversée, l'ordre politique traditionnel est ébranlé par la défaite. A cela s'ajoute une succession de crises qui va se traduire par un déclin notable du pays sur une quinzaine d'années. La Mandchourie est touchée en 1894 par des inondations qui perturbent les récoltes. Avec la guerre qui s'ajoute à ces difficultés, les premiers cas de famines sont recensés dès le printemps 1895[184].

Dessin en couleur montrant des monarques caricaturés en train de se partager une galette des rois sur laquelle est marqué "Chine", tandis qu'un Chinois caricatural est visiblement en colère mais impuissant.
Caricature française de la fin des années 1890 sur la course aux concessions en Chine.

À l'échelle nationale, l'économie chinoise est mise à mal par les conséquences de la guerre. En raison des coûts du conflit, de la reconstruction et de l’indemnité versée au Japon, la dette nationale chinoise passe de 7 à 48 millions de livres. En outre, le contrôle par des puissances étrangères du versement de l'indemnité de guerre réduit l'autonomie financière de la Chine[185]. Les puissances étrangères (européennes surtout) s'affranchissent par ailleurs de la relative retenue de leurs demandes précédentes vis-à-vis de la Chine. La défaite humiliante de l'empire convainc les Occidentaux qu'il n'y a plus d'obstacle pour des interventions directes et plus agressives. La France est l'une des premières à s'engager : dès 1895, elle obtient des avantages territoriaux et commerciaux importants à la frontière du Tonkin (nord du Vietnam actuel), ainsi que des droits économiques étendus dans le sud de la Chine, notamment pour l’exploitation minière et la construction de voies ferrées[186]. À partir de 1896, la France renforce progressivement sa présence en Chine du Sud grâce à une série de concessions économiques et territoriales[186]. Elle obtient d’abord une concession ferroviaire reliant le Tonkin à la province du Guangxi. L’année suivante, elle sécurise un accord garantissant que l’île de Hainan ne sera pas cédée à une autre puissance. Encore un an plus tard, elle acquiert un bail sur la baie de Guangzhou, ainsi que de nouvelles concessions ferroviaires vers le Yunnan et le Guangxi. Ce faisant, la France établit une sphère d'influence sur les provinces chinoises limitrophes de l'Indochine[187].

Carte montrant la Chine avec des grandes régions colorées représentant les sphères d'influence de la France, du Royaume-Uni, du Japon, de la Russie et de l'Allemagne.
Carte (en anglais) des principales sphères d'influence étrangères en Chine au début du XXe siècle.

À partir d’, l’Allemagne commence elle aussi à tirer profit de l’affaiblissement chinois en obtenant d’abord deux concessions à Hankou et à Tianjin. Mais dès 1897, elle adopte une politique beaucoup plus ambitieuse en établissant une véritable sphère d’influence dans la province du Shandong[188]. Elle y obtient notamment un bail de 99 ans sur la baie de Jiaozhou et le port stratégique de Qingdao, ainsi que des concessions ferroviaires et minières en 1898[188]. Cette implantation fait de l’Allemagne une puissance majeure dans la région jusqu’à la Première Guerre mondiale, après laquelle ses possessions sont perdues et finalement restituées à la Chine sous supervision japonaise[188].

La Grande-Bretagne, surtout préoccupée par le commerce, n’entre que tardivement dans la course aux concessions en Chine[189]. À partir de 1897, elle obtient néanmoins plusieurs avantages : des ajustements territoriaux liés à la Birmanie et au Tibet, puis en 1898 l’engagement de la Chine de ne pas céder de territoires le long du Yangzi[189]. En réaction à l’expansion russe, notamment la prise de Port-Arthur, les Britanniques s’emparent de Weihaiwei, établissant ainsi un équilibre stratégique avec la Russie autour des accès maritimes vers Pékin[189]. Parallèlement, la Grande-Bretagne renforce son influence économique en Chine en obtenant la concession ferroviaire reliant Shanghai à Nankin, qui consolide ainsi sa position dominante dans le commerce chinois. Le , elle obtient un bail de 99 ans sur les Nouveaux Territoires au nord de Hong Kong[189].

D’autres puissances participent également au partage économique du territoire : la Belgique obtient une concession ferroviaire entre Pékin et Hankou, et les États-Unis une ligne entre Canton et Hankou[190]. Cette « course aux concessions » morcelle la Chine en plusieurs zones d'influences : la Russie vise la Mandchourie, la Mongolie et le Xinjiang, tandis que la Grande-Bretagne domine le bassin du Yangzi, de nombreux ports côtiers, ainsi que des régions frontalières de la Birmanie et du Tibet, et la France contrôle les régions du sud, proches de l'Indochine[190].

Photo noir et blanc d'un chinois en tenue chaude, dans une rue, avec une lance à la main et un bouclier posé par terre à côté de lui.
Soldat boxer photographié en 1900. Les Boxers ne croient pas aux doctrines occidentales et combattent donc avec des armes et des techniques traditionnelles chinoises. Ils croient par exemple pouvoir être possédés par des esprits et devenir ainsi invulnérables aux balles et aux armes blanches[191].

La révolte des Boxers, dirigée initialement contre les Occidentaux et la dynastie Mandchoue, survient en réaction à ce démembrement de la Chine[192]. La révolte est détournée par l'impératrice Cixi vers les puissances occidentales (ce qui entraîne le siège des légations étrangères à Pékin), mais l'armée des révoltés (soutenus par une partie des dirigeants et de l'armée de l'Empire) est écrasée par l'Alliance des huit nations en 1900-1901[191]. Après cela, Pékin est placée sous occupation militaire, et le régime Qing est contraint d'adopter des mesures de modernisations drastiques, mais qui se retourne contre lui : les changements imposés fragilisent les fondements même de la dynastie et c'est finalement l'armée mandchoue modernisée qui contribue à renverser la dynastie impériale en 1911-1912[191].

Conséquences géopolitiques : vers la guerre russo-japonaise

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Le changement d'équilibre en Asie entraîne une cascade de conséquences pour les grandes puissances de la fin du XIXe siècle. La présence navale japonaise en Asie remet par exemple en cause l'hégémonie de la Royal Navy, considérée comme essentielle à la sécurité et la prospérité britannique[193]. Pour éviter des tensions avec le Japon, le Royaume-Uni signe avec lui en 1902 sa première alliance formelle depuis presque un siècle[194].

Carte en couleur montrant l'avancée de la Russie en Mandchourie, au nord de la Corée, entre 1858 et 1898.
Expansion russe vers la Corée entre 1858 et 1898.

La principale source de tensions concerne cependant la Russie. Avec la Triple Intervention, le Japon doit abandonner la Mandchourie, pourtant considérée comme essentielle pour sécuriser la Corée. La Russie s'approprie rapidement ces territoires : le , l'empire russe obtient un bail de 25 ans pour la péninsule de Liaodong, et ne tarde pas à construire des voies de chemin de fer pour relier Dalian et Port-Arthur au réseau mandchou[195]. Pour la Russie, le Japon constitue une menace sur une frontière peu défendue, ce qui entraîne un rapide changement de priorité nationale, d'autant plus que pour contrebalancer son retard en termes d'industrialisation (et calmer le mécontentement qui monte dans l'empire), le pays doit s'étendre, et ne peut le faire que vers la Mandchourie ou la Corée[196]. L'ampleur des investissements russes en Mandchourie, particulièrement dans le domaine ferroviaire, est perçu au Japon comme un moyen d'empêcher le développement japonais au-delà de la Corée[197].

Toutes ces questions vont causer, dix ans après la guerre sino-japonaise, une nouvelle guerre pour le contrôle de la Corée et de la Mandchourie, opposant cette fois la Russie au Japon[198].

Notes et références

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  1. Voir par exemple le titre de l'ouvrage suivant, cité en bibliographie : (en) Gabriele Esposito et Rava (illustrations), Armies of the First Sino-Japanese War 1894-95, Bloomsbury Publishing Plc, coll. « Men-At-Arms Series », (ISBN 978-1-4728-5133-8 et 978-1-4728-5132-1).
  2. Voir par exemple le titre de l'ouvrage de Sarah Paine, cité en bibliographie : (en) S.C.M Paine, The Sino-Japanese War of 1894–1895: Perceptions, Power, and Primacy, Cambridge University Press, (ISBN 978-0-521-81714-1).
  3. Sarah Paine place ces deux conflits dans une continuité: la première guerre sino-japonaise de 1894-1895 est suivie par la seconde, que Paine fait démarrer en 1931 (invasion de la Mandchourie) là ou d'autres placent son début en 1937 (incident du Pont Marco-Polo)[3]. Elle place par ailleurs la guerre russo-japonaise dans la même continuité, puisque selon elle, les deux guerres sino-japonaises auraient eu également pour but de contenir l'expansion russe[4].
  4. La situation de la Corée évolue graduellement de celle d'un État tributaire à une semi-colonie et la politique chinoise envers la Corée évolue nettement vers l'impérialisme moderne[33].

Références

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Bibliographie

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Articles connexes

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Liens externes

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Première guerre sino-japonaise
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